Le dormant d’Ephèse, réedition du premier roman de  Xavier Accart, aux  Editions Salvator, 26/02/2026

Le dormant d’Ephèse est un roman en écho aux études et à la spiritualité de Louis Massignon, autour de la légende des Sept Dormants d’Ephèse.
Xavier Accart est un historien, et journaliste français, reconnu pour ses travaux sur la vie intellectuelle et religieuse du XXe siècle, expert de René Guénon  et de Louis Massignon. Il est rédacteur en chef du magazine PRIER.
Il a découvert l’histoire des Sept Dormants à travers Louis Massignon lors de ses études à l’École Pratique des Hautes études.
Le Dormant d’Éphèse est la mise en fiction des thèmes chers à Massignon : le dialogue entre l’Occident et l’Orient, la force spirituelle des légendes anciennes, et la rédemption par le sacrifice de soi.
Le roman doit beaucoup aux études et à la spiritualité de Louis Massignon. On y croise des orientalistes qui ont connu Massignon : Émile Dermenghem puis René Guénon, mais lui n’est jamais cité…

C’est une fresque historique et spirituelle qui voyage de la Bretagne à l’Orient, mêlant quête de rédemption et secrets de famille. L’histoire commence en Bretagne à Tréguier en 1903, où se trouve la chapelle des Sept-Saints du Vieux-Marché, près de Plouaret, futur foyer du pèlerinage islamo chrétien créé par Louis Massignon en 1954.
Au cours d’une bousculade pour défendre les congrégations catholiques, Renaud tue un gendarme et doit s’exiler en abandonnant Mari, enceinte. D’abord marin, il va construire sa vie à Alexandrie, en Egypte. Son fils, lui, grandit dans les milieux surréalistes du Paris des années 1920, avant de rencontrer Clara, une peintre d’origine modeste, et d’être entraîné lors du second conflit mondial dans la guerre du désert, point de bascule des itinéraires du père et du fils. Quarante ans plus tard, alors qu’il n’a pas revu les siens et qu’il a tenté de se reconstruire grâce à la religion, le père et son fils, Malques, se retrouvent à Bir-Hakeim pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le personnage principal, Renaud, qui fuit en Égypte et devient prêtre, incarne la figure du « substitué » ou de l’expiateur, un concept mystique central chez Massignon. Renaud offre son sacrifice pour son fils qu’il a abandonné. Ce fils porte le prénom de Malques, celui du deuxième dormant d’Ephèse (Malcus en latin).
Massignon croyait en la « Badaliya » (la substitution) : l’idée que l’on peut offrir sa vie et ses souffrances pour le salut d’un autre. La quête de Renaud en Égypte et au Sinaï croise les paysages et les quêtes spirituelles de l’islamologue.

Entretien avec Xavier Accart

Xavier Accart, vous publiez une nouvelle édition de votre roman Le Dormant d’Ephèse (Salvator). C’est un titre très massignonien…

C’est par le biais de Louis Massignon que j’ai découvert les sept Dormants d’Éphèse. Je faisais alors une thèse à la Ve section de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, où Massignon a enseigné. J’étais venu assister à une conférence d’André de Peretti dans le cadre de l’association des Amis de Louis Massignon. C’est alors que ce vieil homme charmant a lancé en passant le nom des « Sept dormants », comme une évidence. Je n’avais aucune idée de ce à quoi il faisait référence, mais ce vocable a résonné en moi. J’ai alors cherché à découvrir leur histoire que Louis Massignon considérait comme plus qu’une légende.

La chapelle des Sept-Saints à Vieux-Marché, près de Plouaret, joue dans votre roman un rôle important. On peut presque dire qu’il s’y ouvre vraiment, après la scène initiale de résistance aux expulsions, et qu’il s’y achève.

J’ai raconté dans Tro Breiz, ma Bretagne intérieure (Salvator, 2003), comment ce sanctuaire granitique s’est révélé à moi, un jour ensoleillé du mois d’août. J’y suis par la suite revenu chaque année, pendant sept ans, pour le pardon, le samedi suivant le 22 juillet. Je descendais à la gare de Plouaret et faisais le chemin à pied, prenant soin de me perdre un peu dans la campagne du Trégor. J’y passé beaucoup de temps à contempler le groupe sculpté des sept jeunes gens dans le chœur de l’église, essayant d’en déchiffrer le langage, jusqu’à m’apercevoir un jour, en feuilletant un « guide de la Bretagne mystérieuse », que l’ordre des statues avait été brouillé par une restauration malheureuse des monuments historiques…

Dans votre roman, un de vos deux protagonistes porte le prénom singulier de Malques…

Ce prénom devait même être le titre du roman. Mon personnage tient son nom du deuxième des sept Dormants, Malcus en latin, Malc en breton, qui vient de la racine hébraïque qui a donné le nom du prophète Malachie ou le nom Malik et signifie « roi » ou, mieux, « envoyé ». Car, après leur réveil, Malcus est celui qui est envoyé par ses camarades transis de peur, dans la ville où il découvre, sans comprendre comment cela est possible, un monde devenu chrétien, ignorant que le réveil de leur groupe, le temps d’une journée, constitue une attestation de la foi en la résurrection des morts. Un thème spirituel qui traverse tout le roman.

Votre roman est aussi jalonné – de façon discrète – par l’assèchement des sept veines du Stiffel, la source du sanctuaire.

Je me souviens encore de Mgr Charles Molette, évêque melkite, concluant une conférence sur les sept Dormants par ces mots : « Se laisser emmurer pour devenir une source cachée ». N’est-ce pas le destin final de Renaud ?

Dans votre livre, on croise des figures qui ont connu Massignon, mais lui n’est jamais cité…

Malques rencontre en effet à Paris Emile Dermenghem qui fut proche de Massignon. Ce chartiste, qui avait révélé la dimension « mystique » de Joseph de Maistre au grand public, a publié en 1926 une monographie sur Marie des Vallées, la mystique de Coutances. Or elle était une des « compatientes » chères à Massignon. Leurs intérêts ont plus encore convergé quand Dermenghem a découvert le Maroc, publié des contes fassis et même une biographie de Mahomet. Ses qualités d’archiviste l’ont conduit à aider activement Louis Massignon dans ses recherches sur les sept Dormants.

Il y a aussi l’intriguant René Guénon qui, comme Massignon et Dermenghem, s’est intéressé à l’islam spirituel et a rencontré Massignon au moins à deux reprises comme vous l’aviez révélé dans votre étude historique L’Ermite de Duqqi (2001).

Malques, étudiant, va trouver ce métaphysicien énigmatique en compagnie de Pierre Naville, émissaire des surréalistes, rue Saint-Louis en l’île, une rencontre qui a par ailleurs réellement eu lieu en 1925, l’année même où Guénon rencontra pour la première fois Massignon qu’il aller revoir plus tard au Caire. Dans le roman, Guénon fait à son insu le lien entre le père et le fils. Car Renaud le rencontre. Il le conduit d’abord au monastère Sainte-Catherine du Sinaï puis le retrouve dans sa maison du Caire où il s’est installé.

Cet épisode constitue le chapitre le plus Massignonien de votre livre.

En effet. Leur conversation ayant dérivé sur les sept Dormants, Guénon propose à Renaud de l’emmener dans un couvent Bektachis dédié « aux gens de la caverne » sur le Mokkatam. J’ai connu l’existence de cette crypte et de son « abbé » par les travaux que Massignon a publié dans la Revue des études islamiques. Renaud assiste à une cérémonie spirituelle bektachie durant laquelle sont chantées des Qasîda d’al-Hallaj (dont la traduction est largement empruntée à Massignon). A la fin de la cérémonie, un converti occidental décoche un trait à Renaud qui vient d’être ordonné diacre en vue de la prêtrise : « Hallâj a réalisé le mythe du Calvaire ! ». Il fait là référence au fait que les musulmans considèrent généralement que Jésus n’est pas mort sur la croix. L’abbé Bektashi, amusé par l’immaturité de ce disciple trop zélé, demande alors à Renaud : « Pour le chrétien, n’est-ce pas encore un mythe que le Calvaire, tant qu’il n’est pas devenu, par la compassion, un assistant, un participant, un substitué ? »

Ce sont des paroles rapportées par Massignon, n’est-ce pas ?

Oui, ces paroles de Massignon me frappent. Elles renvoient le chrétien que je suis à la réalité de sa foi. Est-il possible de la professer, de la communiquer, si l’on n’est pas soi-même profondément mort et ressuscité avec le Christ, tant que, pour reprendre d’autres mots de Massignon sa « tranquillité relative de possédant » n’a pas été transmuée « en misère de pauvresse ». La vertu du dialogue interreligieux tel que le pratiquait Massignon était aussi certainement celle de conduire chacun à approfondir sa foi.

Votre histoire, avant l’épilogue qui nous ramènera à Vieux-Marché, est toute tendue vers « Les hauteurs d’Ephèse », titre de votre dernière partie.

Renaud, qui a traversé dépression et maladie, veut tenir la « parole donnée » à l’aube de sa vie adulte. Lors d’une nuit aux Sept-Saints du Trégor, il avait promis à Mari de se rendre avec elle à la grotte des Dormants à Ephèse dont son oncle, marin au long cours, leur avait parlé. C’est là l’origine du culte des Sept Saints, qui s’est diffusé jusque sur les côtes bretonnes par le biais de marchands d’étain au VIe siècle, ainsi que l’a supposé Renan dans un article de la revue Mélusine qu’aimait à citer Massignon et qu’évoque Malques dans le roman. Renaud réalise seul ce trajet maritime.

Quel sens donner à ce pèlerinage ?

Il a une dimension eschatologique. Car comme le rappelle le moine Prochore qui guide Renaud sur l’île de Patmos, comme l’écrivait Massignon dans la Revue des Etudes islamiques, l’Eglise d’Ephèse est celle des spirituels tout tendus vers la venue glorieuse du Christ et la résurrection des morts : saint Jean l’évangéliste (qui n’est probablement pas l’apôtre), Marie-Madeleine qui s’y serait endormie dans la mort (pardon à mes amis provençaux), les sept Dormants. C’est surtout l’Eglise de la Mère du Seigneur, dont la maison a été retrouvée à la fin du XIXe siècle par des pères lazaristes grâce aux visions d’Anne-Catherine Emmerich, autre stigmatisée chère à Massignon. Ce passage à la Meryemana Evi, la maison de Marie, sera décisif pour Renaud. L’histoire racontée dans ce roman doit ainsi beaucoup aux études et à la spiritualité de Louis Massignon.

A écouter sur Radio Maria France :
https://soundcloud.com/radiomariafrance/interview-de-xavier-accart-pour-son-roman-le-dormant-dephese-2019-03-21