Né en 1903 à Paris, Henry Corbin entreprend des études de philosophie à l’université de Paris en 1922. Captivé par les cours d’Etienne Gilson sur Avicenne, à la Ve Section de l’EPHE, il décide d’apprendre l’arabe. Sa rencontre avec Louis Massignon en 1929 est ensuite décisive; celui-ci lui suggère  de s’intéresser à Sohravardî, auteur et philosophe et mystique du IIè siècle sur lequel il porta une partie majeure de ses premières recherches. Travaillant à la Bibliothèque Nationale depuis 1929, Corbin fréquente de nombreux chercheurs dans le domaine de la philosophie et des sciences des religions. Devenu protestant, Henry Corbin se lie avec des intellectuels réformés comme D. de Rougemont ou Ch. Westphal. Il voyage fréquemment en Allemagne, où il rencontre entre autres R. Otto, K. Barth et M. Heidegger, dont il sera le premier traducteur en français (Qu’est-ce que la métaphysique ?, 1938). Détaché à Istanbul en 1939 pour six mois, il sera contraint par la guerre d’y rester cinq ans. Il y travaillera à l’Institut Français d’Archéologie, tout en s’attelant, parallèlement, à des recherches sur Sohravardî. En 1945, il fait un voyage décisif en Iran, y rencontrant des collègues et penseurs iraniens avec qui s’instaure une collaboration scientifique constante. En 1954, H. Corbin succède à Louis Massignon à la chaire d’ « Islamisme et religions de l’Arabie » à la Ve Section de l’EPHE. Simultanément, il est chargé du département d’Iranologie de l’Institut Français en Iran. Chaque année, il participe en outre aux sessions du cercle Eranos à Ascona (Suisse), depuis 1949 jusqu’à son décès en 1978. Il y côtoie L. Massignon et se lie avec C. G. Jung, M. Eliade, G. Scholem entre autres, 

Henry Corbin et Louis Massignon ont eu beaucoup d’estime l’un pour l’autre. Tous les deux prônent une approche phénoménologique de la mystique, dans une empathie manifeste pour la spiritualité islamique. Ils divergent cependant sur des points fondamentaux. L’approche du second est profondément « incarnée » : il se fait intérieurement l’hôte des musulmans avec leurs sentiments et leurs souffrances (cf. Hallâj), jusque dans le domaine politique (décolonisation, Palestine). Corbin, philosophe et platonicien, se concentre sur la voie des âmes mystiques vers l’absolu. Un de ses maîtres ouvrages porte sur Ibn ‘Arabî, mystique dont L. Massignon dénonce l’abstraction et la froideur.

Témoignages : 

Dans ses souvenirs d’études, évoquant la sécheresse des cours des linguistes, Henry Corbin parle d’un

« refuge, où était d’ores et déjà dispensé la plus fine substance de la spiritualité islamique. Ce refuge s’appelait Louis Massignon […] On n’échappait pas à son influence. Son âme de feu, sa pénétration intrépide dans les arcanes de la vie mystique en Islam, où nul n’avait encore pénétré de cette façon, la noblesse de ses indignations devant les lâchetés de ce monde, tout cela marquait inévitablement de son empreinte l’esprit des jeunes auditeurs. […] C’est ainsi que certain jour, ce fut, je crois, en l’année 1927-1928, je lui parlais des raisons qui m’avaient entraîné comme philosophe à l’étude de l’arabe, des questions que je me posais sur les rapports entre philosophie et mystique […] Massignon eut une inspiration du Ciel. Il avait rapporté d’un voyage en Iran une édition lithographiée de l’œuvre principale de Sohravardî, Hikmat al-Ishrâq : “La Théosophie orientale” […]. “Tenez, me dit-il, je crois qu’il y a dans ce livre quelque chose pour vous.” Ce quelque chose, ce fut la compagnie de ce jeune shaykh al-Ishrâq qui ne m’a pas quitté au cours de ma vie. » 

Henry Corbin, L’Imâm caché, L’Herne, rééd. 2003, pp. 217-220 


« Ce n’est pas seulement la perte d’un grand islamisant que nous déplorons, mais celle d’une personnalité d’une force exceptionnelle. Une force qui permit à Louis Massignon de ne jamais séparer, dans sa vie et dans son œuvre, les tâches de l’homme de science et les responsabilités de son engagement d’homme dans la vie. […]

L’ensemble [de l’œuvre]est si considérable, la personnalité de l’auteur est si complexe, qu’il faudrait toute une monographie pour dire ce que l’on aurait à en dire., en nuançant exactement la portée de chaque jugement que l’on serait amené à exprimer. Quiconque a connu d’un peu près Louis Massignon, à un moment ou l’autre, sait à quel point les mots peuvent être inadéquats, quand il s’agit de suggérer la complexité, les tourments, les véhémences d’une âme que sa passion d’absolu et de transcendance rendait d’autant plus impatient devant les contradictions que notre monde oppose à certains impératifs personnels qui ne souffrent pas de compromis. […]

Cette passion dévorante tendant son être intime jusqu’à la rupture. C’est elle qui éclate dans certaines de ses traductions françaises de textes mystiques arabes ou persans. Car il y a beaucoup à apprendre en étudiant de près la manière dont Massignon traduisait, en se rendant attentif à tout ce qu’en trahissent le coup d’archet, la force de percussion… »

Henry Corbin, « Louis Massignon », Massignon, Cahier de l’Herne, 1970



Bibliographie :

Henry Corbin, « Louis Massignon », Massignon, Cahier de l’Herne, 1970, pp. 55-62

C. Jambet, « Le Soufisme entre Louis Massignon et Henry Corbin » dans Louis Massignon et l’Iran, ss dir. E. Pierunek et Y. Richard, Peeters, 2000, p.31-42

C. Jambet (dir.), Henry Corbin, Cahier de l’Herne, 1981 

D. Shayegan, Henry Corbin – La topographie spirituelle de l’Islam iranien, Editions de la Différence, 1990

T. Cheetham, L’Envers du monde – Henry Corbin et la mystique islamique, Entrelacs, 2014.

Ziad Elmarsafy,  Esoteric Islam in Modern French Thought: Massignon, Corbin, Jambet”, Londres, , ed. Bloomsbury Academic, 2021

Site de l’Association des Amis de Henry et Stella Corbin (AAHSC):  http://www.amiscorbin.com.

PL