V.-M. Monteil (1913-2005)

Officier des affaires indigènes, résistant et expert, devenu universitaire, écrivain et traducteur, Vincent-Mansour Monteil fut lié à Louis Massignon par une exceptionnelle amitié de vingt-cinq ans ponctuée par une très dense correspondance et des visites rapprochées.
Il fût l’artisan de la publication du premier recueil de textes de Louis Massignon, Parole donnée, livre préparé en étroite collaboration avec l’islamologue qui voyait dans sa préface, son « testament spirituel ». L’édition de 1983 remplace le mot « préface » qui figure dans la première édition de 1962, par la mention plus juste : « entretiens avec Vincent-Mansour Monteil »

Signe de ce lien profond, Louis Massignon lui légua, en 1962, le sceau en cristal de roche gravé par la famille Alûsi de ces mots (en arabe) « Louis Massignon – serviteur de Dieu », sceau par lequel cette grande famille de Bagdad avait marqué son retour à la foi catholique, en 1908.
Vincent Monteil sort de Saint-Cyr en 1936. Il rencontre Louis Massignon pour la première fois, le 26 avril 1938 alors qu’il s’apprête à partir pour Maroc. Leur correspondance commencera en 1945.  Dès lors, l’officier lui rendra compte régulièrement de ses randonnées à dos de chameau dans le Sud marocain et de ses premières enquêtes ethnographiques sur les tribus arabo-berbères et les parlers locaux. En 1940, en prenant congé, le professeur au Collège de France lui déclara en arabe « ma patrie spirituelle, c’est le monde arabe ».  

Vincent Monteil fait partie de ces officiers des affaires indigènes proches du terrain, maîtrisant dialectes et us et coutumes locaux, tentant de donner à la colonisation un visage humain. Comme des ”saint-simoniens qui, persuadés des limites de la politique de force”, ils “voulaient surtout, bâtir, instruire et promouvoir” selon Sadek Sellam. Cette posture, de plus en plus intenable au fur à mesure des guerres d’indépendance, explique ses démissions successives, sa prise de distance progressive avec l’armée et sa reconversion universitaire. 

En 1948, sur les conseils de Louis Massignon, Vincent Monteil fait partie du contingent français des observateurs de l’ONU en Palestine. Marqué profondément par cette mission, il fut un avocat de la cause palestinienne, non sans polémique.  Il est ensuite attaché militaire à Téhéran (1950-1952), puis à Tripoli. Mais rêvant d’Asie, il part dans un bataillon de l’ONU pour la Corée en plein conflit (1953), puis participe, à la tête d’un bataillon de soldats maghrébins, à la fin de la guerre d’Indochine (octobre 1953-juillet 1954). D’août 1954 à janvier 1955, il fait partie du cabinet de Christian Fouchet, Ministre des Affaires marocaines et tunisiennes. A la demande de Louis Massignon qui avait fondé Le Comité d’Amnistie d’Outre-Mer, il visite les prisons marocaines. Il démissionne le 8 janvier 1955 non sans avoir émis un rapport très critique. Finalement, sous les ordres de Jacques Soustelle, il devient chef du cabinet militaire du gouvernorat général d’Algérie, chargé des contacts avec les musulmans. Face au raidissement de celui-ci du aux attentats du FLN,  il démissionne le 24 janvier 1955 et publie, sous le pseudonyme de François Sarrazin, dans la revue Esprit de septembre 1955, « l’Algérie, pays sans loi ». En 1956, il repart pour le Maroc où il suit les affres du passage à l’indépendance, ce qui le conduit à démissionner définitivement de l’armée le 1 er octobre 1959.
Il se tourne alors vers une carrière universitaire grâce à une thèse sur l’arabe moderne soutenue en 1958 qui lui permet de devenir directeur de l’Institut Français d’Afrique Noire, à Dakar (1965-1968), prenant la suite de Théodore Monod, puis attaché culturel à Djakarta (1969), avant de rejoindre l’université Paris-VII  jusqu’en 1976.

D’agnostique Vincent Monteil se convertit à l’islam en 1977 en Mauritanie. Il ajoute alors à son prénom, « Mansur » (« le victorieux » en arabe). Tout au long de sa retraite universitaire, il continue de voyager (Asie centrale, Iran), il traduit de nombreux auteurs de l’arabe et du persan et rédige deux biographies, l’une consacrée à Lawrence d’Arabie, Le lévrier fatal (1987), et l’autre, à Louis Massignon, Le linceul de feu (1987). Ses écrits s’attachent aussi à faire découvrir la diversité de l’islam comme L’islam noir (3e édition refondue, 1980) Les Musulmans soviétiques (1982), ou les cinq couleurs de l’islam (recueil d’articles parus entre 1963, et, 1979 et édité en 1989).

Certains engagements de Vincent Monteil vers la fin de sa vie ne sont pas sans être marqués au coin de la controverse comme son livre antisionisme et propalestinien, Dossier secret sur Israël (1978), taxé parfois d’antisémitisme, son soutien enthousiaste à la révolution iranienne et à son leader Khomeiny et enfin sa défense de l’écrivain révisionniste Robert Faurisson.

 

Témoignages : 

« La rencontre avec Massignon était une expérience extraordinaire, on en sortait bouleversé, retourné, comme quelqu’un qui avait changé de peau, on n’était plus le même » 

« L’Homme de parole(s) », entretien avec V. Monteil, Louis Massignon, mystique en dialogue, Questions de, Albin Michel, 1992


« Je me souviendrai toujours de la première fois où je suis allé le voir, rue Monsieur, dans cet appartement que tant d’entre nous ont connu, encombré de livres. Il était revêtu d’un de ces manteaux de rude étoffe, de laine, qui vient d’Irak et qu’on appelle une ‘aba bédouine (…) . Louis Massignon, dès cette première rencontre, m’a montré plusieurs visages, de cette personnalité si riche et si fascinante que je devais apprendre à mieux connaître. D’abord, ce qui frappait, c’était l’homme de science, c’était l’homme qui vous donnait l’impression de tout savoir ou en tout cas, d’être curieux de tout. Il avait parcouru la Terre. Il connaissait tous les noms qui comptent dans l’histoire de notre temps, il avait fréquenté les personnalités parmi celles qui ont le plus marqué le monde musulman et ce que nous appelons le Tiers Monde. (…)  Il nous a tous brûlés de sa flamme, il nous a brûlé de ce feu inextinguible qui représentait son âpre génie. Maintenant qu’il a rendu l’âme au Dieu d’Abraham, au Père commun des Juifs, des Chrétien et des Musulmans, son âme exigeante et tourmentée, nous ne devons pas oublier que cet homme, en aucun cas, ne peut représenter je ne sais quelle pâle image saint-sulpicienne. C’était un homme hors série. C’est comme cela que nous devons le voir. C’était un prophète, un grand savant, un visionnaire et, très probablement aussi, c’était un saint ». 

Foi et traditions des chrétiens orientaux : “Hommage à Louis Massignon. Pionnier de l’œcuménisme” , INA- ORTF, 16 novembre 1969, émission retranscrite dans l’Herne, 1970, pp. 458-460 et reproduite dans le BAALM, n° 18, décembre 2005, pp. 121-124



Bibliographie : 

Sur Vincent-Mansour Monteil : 

Jean-Louis Triaud, « Vincent Monteil » in François Pouillon (Ed.), Dictionnaire des orientalistes de langue française, Paris, L’Harmattan, 2008, pp. 697-699

BAALM, n°18, décembre 2005, pp. 120-143

Malek Chebel, « Vincent-Mansour Monteil, un maître de l’Ecole française d’islamologie », Le Monde, 3 mars 2005

Sadek Sellam, « Vincent Mansour Monteil : de l’arabophilie à l’adhésion à l’islam » https://www.lamaisonislamochretienne.com/vincentmansour.html

De Vincent-Mansour Monteil sur Louis Massignon :

Louis MassignonParole donnée, Paris, Éditions du Seuil, 1962. L’édition de 1983 remplace le mot « préface » par la mention plus juste : « entretiens avec Vincent-Mansour Monteil »

Vincent-Mansour Monteil, Louis Massignon : 1883-1962 : le linceul de feu, éditions Vega press, 1987

En préparation, La correspondance Louis Massignon-Vincent Monteil, retranscrite, présentée et annotée par Jean Moncelon ; cette édition comprendra aussi un échange de lettres entre Louis Massignon et Charles Monteil, père de Vincent Monteil.

BM & JM