Sacerdoce

La vocation de Louis Massignon pour la prêtrise mûrit de longues années avant son accomplissement le 28 janvier 1950. Déjà, au lendemain de sa conversion de 1908, alors qu’il rentre en France, accompagné par le père Anastase de Saint-Elie, il brûle d’une donation totale au Crucifié : « Jésus ne veut-il pas faire partager à tous ses disciples son calice ? (…) sans abnégation préalable peut-on s’offrir ?1». Mais alors, son devoir pressant est de mener à bien ses travaux sur Hallâj

Un signe plus direct lui est adressé par celui qu’il nommera toujours son « frère ainé », Charles de Foucauld, lors de son dernier séjour à Paris en 1913. L’ermite lui exprime son espoir de le voir lui succéder, y compris en étant secrètement ordonné. Ce souhait, servira plus tard de caution pour justifier le sérieux de la vocation de L. Massignon. Ce dernier hésite et gardera toute sa vie le remords d’avoir tergiversé dans sa jeunesse, car il choisit de se consacrer totalement à sa profession d’islamologue fin 1913. Ce « désir de devenir ermite avait désespéré ma mère car elle me voulait marié. Elle alla pleurer chez mon directeur spirituel qui eut la lâcheté de lui céder et de me dire qu’il annulait mon vœu de chasteté », écrit-il à son filleul Abd-el Jalil le  27/7/19512. A l’annonce de son mariage, Paul Claudel – qui lui-même n’est pas allé jusqu’au bout de sa vocation après un passage avorté au noviciat de l’abbaye bénédictine de Ligugé –, lui écrit avec dépit, le 23 février 1914 : « Moi, vétéran du mariage, je salue avec attendrissement votre petit ménage et j’appelle sur vous l’aide de Dieu. Vous n’êtes plus romanesque et intéressant, Massignon, mais c’est une bien bonne chose de n’être ni l’un ni l’autre »3

Marié le 27 janvier 1914, L. Massignon n’a cependant pas oublié l’invitation au désert. Dès qu’il apprend en 1916 l’assassinat de Foucauld, il écrit qu’« il faut le rattraper ».  En 1934, le vœu de Badaliya, vient « raviver en moi de façon déchirante mes serments d’être à Dieu seul, en toute sainteté, pour toujours4. Ainsi le sacerdoce s’entrevoit comme l’accomplissement de ce vœu : « nous offrir à Lui sans cesse pour qu’il s’offre à nous ». Cela lui apparaît comme « le seul moyen licite de répondre au profond désir qui se forme en moi de mourir avec le Christ puisque le martyre me fuit et qu’il me faut mourir en avant le tenant dans mes mains comme vous chaque matin », comme il l’écrit au père Voillaume le  5/9/19495.

Deux ans après la fondation officielle de la Badaliya, L. Massignon obtient du pape Pie XII l’indult pour passer du rite latin au rite oriental, le 5 février 1949, puis l’autorisation d’entrer dans la prêtrise du patriarche melkite de Constantinople, Maximos IV, le 6 août 1949. Ce sera l’auxiliaire de ce dernier, Mgr Medawar, qui l’ordonnera au Caire, le 28 janvier 1950, en la paroisse de Notre-Dame-de-la-Paix, avec le soutien indéfectible de Mary Kahil, dame bienfaitrice et influente dans la communauté melkite. Elle seule est présente, à la fois acolyte et témoin. Elle s’exalte de cette « offrande encensée et brûlante que Dieu avait préparée pour deux êtres qui ont cru en Dieu »6;  désormais elle appelle son ami « Ibrahim » et le tutoie.

Il s’agit d’une consécration « à titre privé » qui n’a exigé ni préparation théologique, ni destination vers un ministère pastoral. Il n’est pas incardiné. Peu importe, ce statut clérical atypique, car pour L. Massignon, le prêtre est d’abord celui qui reste « substantiellement uni à la passion unique du Crucifié ». Il célèbrera donc seul, chez lui ou à l’hôtel quand il voyage, et de rares fois à l’église melkite de Paris, Saint-Julien-le-Pauvre7.

Cependant, bien qu’il ait été exigé du nouveau prêtre de garder le secret, il ne peut s’empêcher de divulguer la nouvelle qui va rapidement circuler. Les réactions ne se font pas attendre. A Paris, celle de Claudel, pleine de jalousie, est sans équivoque. « Il a réussi à se faufiler dans le sacerdoce », note-t-il dans son journal8. Marcel Moré et le groupe Dieu Vivant prient L. Massignon de s’écarter, sous prétexte du règlement interdisant la présence d’un ecclésiastique au Comité directeur. Il en est très meurtri, d’autant qu’un des membres, Pierre Klossowski, publie chez Gallimard un essai, La vocation suspendue où il caricature Louis Massignon sous le nom de « La Montagne », en référence à La Salette.. Même son filleul, Abd-el Jalil, à qui Louis Massignon s’empresse d’annoncer,  par courrier, le  28 janvier 1950,  sa « seconde naissance » exprime sa réticence dans une annotation manuscrite en marge de la lettre. Il sait combien Mme Massignon a été blessée de ne pas avoir été tout de suite mise au courant. 

A Rome, le cardinal Eugène Tisserant, préfet pour les Églises orientales, furieux de cette « ordination en catimini,  … n’en dort plus », comme le raconte Roger Peyrefitte dans Les clefs de Saint Pierre.. Il demande immédiatement des explications à Maximos IV. Le patriarche couvre son auxiliaire : « Du fait de la personnalité exceptionnelle de M. Massignon, par-là, nous avons réalisé le désir posthume de Charles de Foucauld qu’il avait exprimé à M. Massignon, de le voir entrer dans le sacerdoce. Pour Louis Massignon, cette ordination est la consommation de son sacrifice »9. 

Il faut noter que durant l’année 1950, L. Massignon pose plusieurs gestes « sacerdotaux ». Outre des conférences au Centre de Dar es-Salam, il se rend en octobre à Tamanrasset, y passe une nuit d’adoration dans le bordj du père de Foucauld ; en décembre, il visite les camps palestiniens et la veille de Noël, il célèbre « l’Offrande » à Hébron pour ces « plus humbles, ces plus délaissés, ces plus haïs ». 

S’il se dit « le plus méprisé des prêtres », il est convaincu de s’offrir « à la place de tous ces malheureux habitudinaires pour qui leur messe n’est qu’une spécialité administrative »10; il vit la sienne dans une « solitude bienheureuse »11 ; « emmuré vivant » il ne cherche pas de liens avec les clercs, « ces capitulards de l’honneur chrétien ». A la veille de sa mort, L. Massignon renouvelle auprès de Mgr Medawar l’expression de son désir de se « maintenir en badaliya, dans une position humble et cachée qui est celle de mon ordination, aux yeux des bien-pensants, ensevelis sous leurs soupçons et leurs mépris, en union avec tous les hors-la loi de cette jungle de techniciens sans amour »12.

Malgré ce regard emprunt de radicalité, quelques disciples comprennent, notamment les intimes de la Badaliya. Jules Monchanin écrit ainsi : « On peut tout de même se réjouir de cette consommation qui scelle avant sa mort – sceau définitif – sa vocation de témoin pour l’islam, de substitué surtout »13. Plus tard, Louis Gardet jugera de l’ordination de son maître : « Acte suprême de badaliya, le sacerdoce reçu ne fut nullement une rupture mais un accomplissement de sa vocation de toujours, non pas récompense mais totale désappropriation de lui-même »14. 

Françoise Jacquin, historienne

 

 

  1. Lettre au père Anastase du 13/1/1909, in Autour d’une conversion. Lettres de Louis Massignon et de ses parents au père Anastase de Bagdad, textes annotés et choisis par Daniel Massignon, Le Cerf, 2004, p. 50.
  2. Massignon-Abd-el-Jalil : parrain et filleul, 1926-1962, correspondance rassemblée et annotée par Françoise Jacquin; préface par Maurice Borrmans. Paris, Le Cerf, 2007, p. 217.
  3. Paul Claudel - Louis Massignon. Correspondance (1908-1953), textes commentés par D. Millet-Gérard, Gallimard, « Les Cahiers de la NRF », 2012, p. 267.
  4. Louis Massignon, L’Hospitalité sacrée, Lettres à Mary Kahil, textes présentés par Jacques Keryell, Nouvelle Cité, 1987, p.175.
  5. Lettre au père Voillaume du 5/9/1949, in Maurice Borrmans, Prier quinze jours avec Louis Massignon : islamologue, Nouvelle Cité, 2016, pp 89-90.
  6. Louis Massignon, L’Hospitalité sacrée, Lettres à Mary Kahil, textes présentés par Jacques Keryell, Nouvelle Cité, 1987, p.266.
  7. Louis Gardet, « A propos du sacerdoce de Louis Massignon » Présence de Louis Massignon, Maisonneuve & Larose, 1987, pp. 192-195.
  8. Paul Claudel, Journal, Gallimard, II, 1969, p. 789.
  9. Louis Massignon, L’Hospitalité sacrée, Lettres à Mary Kahil, textes présentés par Jacques Keryell, Nouvelle Cité, 1987, p.68.
  10. Ibid Keryell, p. 278.
  11. Ibid Keryell, p.297.
  12. Ibid Keryell, p. 319.
  13. Lettre de Jules Monchanin à E. Duperray, Pentecôte 1951, in Françoise Jacquin, Une amitié sacerdotale, Jules Monchanin-Édouard Duperray, 1919-1990, Paris, Éditions Lessius «Au singulier», 2003 , p. 184.
  14. Louis Gardet, « A propos du sacerdoce de Louis Massignon » Présence de Louis Massignon, Maisonneuve & Larose, 1987, p. 195.