François Mauriac est le type même du personnage inclassable dans le monde des Lettres : tout à la fois poète, romancier, dramaturge, essayiste et même scénariste pour le cinéma ! Il fut aussi journaliste, mais de cette espèce – également singulière – où le propos mêlait considérations intimes et générales ; son Bloc-notes fut un modèle du genre de 1952 à 1970. Aurait-on tout dit ? Non : il faudrait ajouter qu’il fut chroniqueur d’émissions de télévision – et pour finir sans être le plus signifiant – membre de l’Académie française et Prix Nobel de Littérature (1952).

François Mauriac et Louis Massignon firent probablement connaissance en 1911. Mauriac s’était installé à Paris quatre ans plus tôt au prétexte, vite abandonné, de suivre des cours à l’École des Chartes. Il préféra davantage se lier d’amitié avec quelques jeunes gens catholiques et faiseurs de vers. L’ambition de créer une revue à leur image mit Mauriac en contact avec Paul Claudel en 1911. Louis Massignon servit d’intermédiaire entre la gloire et le débutant en poésie que Barrès venait de débusquer. Mauriac était donc entré dans le cercle des connaissances de Massignon depuis quelques temps, non sans avoir été intrigué, voire fasciné – mais avec la distance critique dans laquelle il excellait déjà – par le « jeune orientaliste » lorsqu’il fut invité pour la première fois chez lui. Dans une émission radiophonique de 1967, Mauriac se remémorera cette visite : « J’ai eu dès ce soir-là, ce sentiment que j’ai toujours eu depuis quand je l’ai rencontré : c’est que le temps n’existe pas pour lui. Il était le contemporain d’Abraham. Le Christ disait : “Avant qu’Abraham fut, je suis”, Massignon aurait pu dire : “Quand Abraham était, moi aussi j’étais » (« Hommage à Louis Massignon », France Culture, 18 novembre 1967).

Il faut reconnaître que Mauriac et Massignon étaient différents en bien des aspects. Le Bordelais n’avait d’attrait que pour les ailleurs psychologiques : les voyages n’étaient vraiment pas faits pour enflammer son imaginaire. Quant à l’islam, il ne le prédisposait pas à aiguiser sa curiosité. Toutefois, il fréquenta un temps, avec Massignon, le groupe de prières institué par Claudel et, toujours grâce à son congénère, il fit la connaissance de l’abbé Fontaine, curé de Clichy et directeur d’un journal auquel Mauriac ne tarderait pas à confier quelques papiers. Pour autant, ce dernier n’entra pas dans l’intimité de Massignon. Les deux hommes suivirent leur chemin, à distance, sans qu’ils ne se croisent souvent, comme cette fois, en 1929, lorsque Mauriac fit appel à l’autorité de Massignon pour convaincre Claudel de participer au lancement de Vigile. Ainsi restèrent-ils des coreligionnaires que les circonstances avaient rapprochés sans que rien ne pût arrimer l’un à l’autre. À preuve : en 1949, Mauriac, écrivant à Massignon, lui donnait encore du « Cher Monsieur et ami »…

Ils ne devinrent compagnon de route qu’au moment des événements marocains du début des années 1950. Mauriac, indigné par la répression française qui s’abattait sur le Maroc, prit la présidence du Comité France-Maghreb et Massignon l’une des vice-présidences. Des deux, le second était celui qui maîtrisait le mieux les dossiers ; ainsi Mauriac le considérait-il comme un « inspirateur », « l’ouvrier de la première heure » qui s’avançait ici, certes, en savant, mais aussi en croyant. Car, au-delà du combat politique, Mauriac conférait à l’affaire marocaine – et plus tard algérienne – une dimension religieuse ; l’enjeu était « l’amitié franco-musulmane », formule qui, en fait, prenait toutes les profondeurs du dialogue interreligieux. Dans ce double cheminement, bien plus que des relations de camaraderie, ce furent des fils d’amitié qui se nouèrent alors entre les deux hommes. Ils mirent en commun leurs prières lors de veillées ou de jeûnes avec des croyants de toutes confessions, leurs visites aux édiles de la République et leurs énergies en manifestant sur le pavé parisien. Aussi Mauriac n’hésita nullement dans L’Express à sabrer net les propos malveillants d’un Thierry Maulnier s’étonnant des silences de Matignon lors de l’écrasement de Budapest en 1956.

Après que Louis Massignon mourut, il devint pour Mauriac une conscience qu’il invoquait souvent, notamment au moment du conflit israélo-palestinien. Mauriac ne cacha jamais son amitié pour Israël ; mais il devait sans doute à Massignon de balancer son jugement et de voir chez les Arabes des raisons à leur combat. Ce fut là sa fidélité à celui qui avait, comme lui, partagé une foi vivifiée dans les sources de la conversion, mais aussi en commun une exigence vigilante à l’endroit de l’institution ecclésiale.

Témoignages de François Mauriac sur Louis Massignon :

Le 12 décembre 1911 : « Curieuse soirée chez un jeune orientaliste ami de Claudel et récemment converti : Louis Massignon… Il s’élève aux plus hauts degrés de la mystique et comme beaucoup de saints, ne parle que de lui et s’offre en perpétuel exemple… Il m’a revêtu d’étoffes persanes, s’est habillé lui-même en étudiant égyptien. Il parle de sa trouble vie quand il frôlait Dieu dans les bouges du Caire et de Bagdad… »

Jean Lacouture, Mauriac, Seuil, I, 1990, p. 131


Le 6 novembre 1962 : « La science de cet illustre islamisant, c’est peu dire qu’elle n’était pas lettre morte. La connaissance qui tourne à l’amour, je n’en connais pas d’exemple plus saisissant. Massignon qui, en 1911 ou en 1912, m’avait fait, au coin de mon feu, le récit de sa conversion miraculeuse, Massignon ami du père de Foucauld, Massignon d’Al Hallaj et des Sept Dormants, Massignon secrètement consacré, irremplaçable Massignon ! C’est un conteur arabe qui devrait nous raconter sa vie. Du moins aura-t-il eu la grâce de voir finir la dernière guerre coloniale et se lever l’aube du concile. Maintenant, il intercède pour nous. »

Bloc-notes, III, 1961-1964, Seuil, 1993, p. 258


 

Bibliographie :

François Mauriac,
Œuvres autobiographiques, Gallimard, La Pléiade, 1990
Journal, Mémoires politiques, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2008
– La paix des cimes, chroniques 1948-1955, Bartillat, 2000
– Bloc-notes, t. I à V, Seuil, 1993
– D’un bloc-notes à l’autre, 1952-1969, Bartillat, 2004

Correspondance intime, réunie et présentée par Caroline Mauriac, Robert Laffont, coll., « Bouquins », 2012

André de Peretti et Maurice Borrmans, Louis Massignon et le Comité chrétien d’entente France-Islam (1947-1962), Khartala, 2014 

À paraître dans Les Nouveaux Cahiers François Mauriac, Philippe Dazet-Brun, « De la décolonisation au dialogue interreligieux : François Mauriac et le Maroc ».

Hommage à Louis Massignon, France Culture, 18 novembre 1967, RTF-INA, PHD99204880 

P.D-B