Poète, dramaturge et diplomate, Paul Claudel est l’auteur d’une œuvre considérable méditant les grands thèmes de la spiritualité catholique. Après une jeunesse passée dans le « bagne matérialiste », il se convertit au catholicisme après avoir subi une expérience spirituelle décisive le 25 décembre 1886, alors qu’il assistait aux vêpres à Notre-Dame de Paris. Il fait donc partie de ces écrivains convertis de la Belle-Époque dans la lignée de Léon Bloy et de Joris-Karl Huysmans, chez qui écriture et recherche esthétique sont indissociables d’une méditation sur la foi chrétienne. Un autre aspect de sa vie est la tension entre vie mondaine et vie consacrée. Alors qu’il progresse dans sa carrière diplomatique, il tente d’interrompre celle-ci afin d’entrer, à 32 ans, chez les bénédictins de l’abbaye Saint-Martin de Ligugé. Il échoue à devenir moine mais devient oblat en 1905. Cette vocation contrariée l’a durablement affecté.

Son parcours d’écrivain est aussi façonné par son métier de diplomate qui lui fait découvrir d’autres cultures et d’autres univers littéraires. Il occupe ainsi plusieurs postes de consul et d’ambassadeur en Chine, aux États-Unis, au Japon… En parallèle, il entretient des liens avec de nombreux auteurs comme André Gide, Francis Jammes, François Mauriac, et des figures ecclésiastiques de son époque. Tout une partie de son œuvre est consacrée à l’exégèse biblique. Élu à l’Académie française en 1946, il s’éteint en 1955.

En 1908, Louis Massignon, alors jeune islamologue tout juste revenu à la foi catholique après l’épisode de la Visitation de l’Étranger en Mésopotamie, envoie une première lettre à Paul Claudel en réaction à l’un de ses propos plutôt hostile envers l’islam. C’est le début d’une longue amitié qui ne se limitera pas à l’échange intellectuel ou littéraire. Depuis cette date, ils ne vont plus cesser de s’écrire. Malgré leur différence d’âge, les deux hommes ont plusieurs points communs comme leur passé tumultueux et marqué par des « passions désordonnées », ou leur rapport complexe au sacerdoce et à la vocation. 

Louis Massignon fait aussi découvrir l’islam et la mystique musulmane à son aîné. Ils s’envoient leurs publications et approfondissent ensemble des sujets métaphysiques et religieux. Ils partagent tous deux un rapport profond à la prière qui se concrétise par exemple par la participation de Louis Massignon au projet de « coopérative de prières » porté par Paul Claudel. Réunissant plusieurs intellectuels convertis, il s’agit de prier pour telle cause ou personne, ensemble ou à distance selon les possibilités de chacun. Les occasions de se voir étant réduites à cause de leurs carrières professionnelles respectives qui les conduisent à souvent voyager, la prière constitue un point important de leur amitié, comme une manière d’être présent ensemble dans l’adoration de Dieu.

Louis Massignon trouve en Paul Claudel un interlocuteur et même un confident face aux crises qu’il traverse à partir de leur rencontre (hésitation entre la vocation pour aller rejoindre Charles de Foucauld au Sahara ou la vie dans le siècle, tiraillement entre vocation religieuse et scientifique). C’est dans leur correspondance que Louis Massignon évoque les points les plus personnels de sa vie intime et spirituelle. L’échange se fait toujours dans la plus grande franchise. Autre point commun, l’arabisant et le poète partagent une passion commune pour le langage, si importante dans les travaux du premier et dans l’œuvre du second, ainsi qu’une haute conception des liens entre langage, vérité et foi. Néanmoins cette amitié ne fut pas sans différends : là où Paul Claudel s’est tout entier engagé dans une écriture poétique et dramaturgique tournée vers les mystères de la foi, Louis Massignon s’est écarté de l’écriture poétique comme il le lui confie dans une lettre. La découverte de la littérature mystique musulmane, avec sa conversion, a provoqué chez lui un rejet de la littérature de son temps qu’il qualifie de profane, incapable d’accéder au « Réel ». Massignon oppose « Beauté de ce monde » à la « Beauté de Dieu » qui n’est atteinte que dans l’annihilation de la première, position qui va choquer Paul Claudel. 

Cette amitié s’est fissurée progressivement par des désaccords politiques et personnels de plus en plus importants. D’abord à propos de la Guerre d’Espagne où Claudel prend fait et cause pour le camp nationaliste. Ensuite, l’ordination de Louis Massignon en 1950 provoque la jalousie de ce dernier toujours marqué par sa vocation contrariée et qui note dans son journal : « Il a réussi à se faufiler dans le sacerdoce. » L’affrontement est beaucoup plus important après-guerre avec la création de l’État d’Israël. Paul Claudel, imprégné par ses méditations bibliques, voit dans le nouvel État un signe de la volonté divine et souhaite même l’occupation de toute la Palestine. Louis Massignon, plus au fait de la réalité du terrain, alerte ses amis intellectuels sur la situation dramatique des réfugiés palestiniens. Lorsqu’il découvre les positions de Paul Claudel sur le sujet, l’islamologue lui envoie une lettre enflammée exprimant son désaccord total : « J’ai pris connaissance, avec une douleur poignante, du projet de transaction de Turelure pour la vente des Lieux saints à Israël, contre sa prise en charge de la restauration du St-Sépulcre, son “tombeau du mamzer, du bâtard”. Je me ferais tuer pour empêcher cette transaction. » Cette lettre signe définitivement la rupture entre les deux amis et leur relation s’achève avec la mort du poète en 1955.

Témoignages

« Je persiste à croire que la Providence vous réserve et vous éprouve pour de grandes choses. Il n’est pas possible qu’elle vous ait donné pour rien ces grandes facultés, cette instruction immense, cette connaissance approfondie des choses de l’Islam. Un jour ou l’autre cela sortira pour le plus grand bien de l’Église. » 

Paul Claudel à Louis Massignon, Correspondance, Lettre du 30 avril 1923, p. 348.


« “Dans les villes, les lanternes,– dans le ciel, les étoiles s’allument, et leur rayon est si clair et si droit que les poissons sautent pour happer.” Ce trait, avec quelques autres, pris au vol, comme un hameçon, me fit lire Claudel, vers la vingtième année. Puis, le jour où, ressaisi par la grâce et tiré vers la vie parfaite, je cherchai, au-delà des paroles (des siennes et qui me serviront de “Sortes Virigilianae”), des âmes, il me fallut lui écrire, audace qui me coûta : c’était le 8 août 1908. Et voici, sous mes yeux, la suite de ses lettres, celles de Tien-Tsin et de Prague, celles de Francfort et de Hambourg ; reçues, après bien des semaines (j’étais souvent en Égypte), toujours au bon moment, m’apportant avec une attention patiente, les conseils d’un sage frère aîné, qui voulait bien rester avec moi “dans cette dure lutte de la vocation, aussi sévère que celle de la mort” (12-X-09). »

 « Sur Paul Claudel », Écrits Mémorables, I, p. 80.


« Massignon et Claudel se rencontrent autour de ce qui sort de l’ordinaire, de la tension spirituelle extrême, des engagements hors du commun. Leur amitié, garantie par la figure tutélaire de l’abbé Fontaine que Massignon fait rencontrer à Claudel, trouve son ancrage dans des faits héroïques, leur double conversion, la mort de Huysmans, pécheur converti et pétri de cette doctrine de la substitution mystique qui deviendra le ferment de la pensée de Massignon, rejoignant, les amplifiant et les dramatisant, les intentions de la “coopérative de prières”, le lien de Massignon au P. de Foucauld, et bien sûr, élément fondamental, leur commune et insatiable soif spirituelle, attisée par leur deux forts tempéraments d’homme de cœur et de foi. Mais le plus romanesque des deux, c’est incontestablement Massignon, qui réussit cet exploit que Claudel rageur, jamais guéri de sa vieille blessure et en dépit de ses anciens conseils, ne saura lui pardonner : “il a réussi à se faufiler dans le sacerdoce.” » 

Dominique Millet-Gérard, « préface », Paul Claudel et Louis Massignon, Correspondance, pp. 12-13.


Bibliographie :

Louis Massignon, « Sur Paul Claudel », Écrits Mémorables, I, Robert Laffont, 2009, pp. 79-83.

Paul Claudel et Louis Massignon, Correspondance 1908-1953 : braises ardentes, semences de feu, éd. Dominique Millet-Gérard, Gallimard, 2012. 

Stanislas Fumet, « Louis Massignon et Paul Claudel », Louis Massignon, Les Cahiers de l’Herne, 1970, 13, p. 405.

Olivier Théon, « Paul Claudel et Louis Massignon. Une amitié tourmentée » , Louis Massignon et ses contemporains, Karthala, 1997, pp. 63-92.

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