Né en Lorraine, à Nancy en 1854, Hubert Lyautey est un militaire français, officier de l’armée coloniale, premier Résident général du protectorat français au Maroc en 1912, ministre de la Guerre lors de la Première Guerre mondiale, puis maréchal de France en 1921, et membre de l’Académie française.

Il fait partie de cette génération qui a participé aux guerres de conquête coloniale et de pacification, asseyant le pouvoir de la France en Afrique, du Nord en particulier. L’ armée y applique des principes durs de domination et d’exploitation coloniales ; quelques membres, partisans « de méthodes plus diplomatiques », adeptes d’un système de coopération, « plus civilisé et plus humain », s’en distinguent. Comme Lyautey, selon Louis Massignon.
Réputé pour sa doctrine humaniste forgée dès ses débuts, taxée parfois  d’« indigénofolie » par ses détracteurs, Lyautey tentera de l’appliquer, tout au long de ses missions, en butte avec les colons, le gouvernement français, et sa tutelle jusqu’à sa démission finale pendant la Guerre du Rif, en 1925. 

Dans un entretien au Monde recueilli en 1961 par Jean Lacouture, à l’occasion des cérémonies organisées pour le transfert des cendres du maréchal Lyautey de Casablanca jusqu’aux Invalides, Louis Massignon décrit bien l’homme, leur relation, leurs points de convergence mais aussi de divergence, leur différence de génération :

« C’était un seigneur, un personnage de premier rang. (…) Il y avait en lui une dissonance curieuse entre un anticonformisme très sincère, très spontané, et un conformisme qui lui venait de son milieu, de son entourage, et dont il n’a jamais pu tout à fait s’évader. (…) » « Lyautey est, depuis François Ier, le seul Français qui ait eu une politique musulmane. (…) Il avait entrevu une route commune pour la France et l’Islam (…) « Il était extrêmement à son aise dans la société musulmane, dans cette civilisation traditionnelle. Il s’y mouvait naturellement, y étant si bien admis parce qu’il pratiquait tout simplement le respect de l’égalité avec ses hôtes. (…) Il avait par-dessus tout le sens qui est primordial en Islam, celui de l’hospitalité ; il reconnaissait, le caractère sacré de l’hôte, sa dignité d’homme. »

Louis Massignon et Hubert Lyautey ont 30 ans d’écart. Ils partagent la même passion pour l’Algérie et le Maroc, le monde arabe et musulman.  Ils ont des sensibilités et des valeurs communes : le sens de l’altérité et le respect de l’égalité. Tous deux, catholiques, défendent l’islam.
Leurs chemins vont se croiser à plusieurs reprises. C’est grâce à Lyautey que L. Massignon a connu Charles de Foucauld, Jean-Mohamed Abd el-Jalil. Ces rencontres décisives ont transformé le cours de la vie de chacun.

Issu d’une famille de tradition militaire, Hubert Lyautey  est catholique et demeure royaliste alors que la France est devenue républicaine et anticléricale. Tenté par la vocation religieuse, formé à Saint-Cyr en 1873, il participe au catholicisme social d’Albert de Mun. En 1878, lors d’un séjour de six semaines, il découvre avec passion l’Algérie qui le marque à jamais.  C’est la première expérience de sa vie outre-mer qui le mènera en Indochine en 1894, à Madagascar en 1897, en Algérie, de 1880 à 1882 et de 1903 à 1907, puis au Maroc, jusqu’en 1925. 
En 1887, capitaine de la garnison de Saint-Germain-en-Laye, il met à profit son temps pour élaborer et exprimer ses idées novatrices. Le 15 mars 1891, il publie un article non signé dans la Revue des deux Mondes, intitulé « Du rôle social de l’officier dans le service militaire universel ». Il y définit les bases de sa doctrine et sa conception de l’administration des territoires conquis : « Il n’y a qu’une voie à suivre, celle du travail social, qu’une règle: agir dans un esprit de justice et de respect, le seul qui libère l’homme. »

Louis Massignon, qui apprécie la politique d’ouverture de Lyautey tempère la portée réelle de cette doctrine et en mesure sévèrement les limites, dans son entretien au Monde en 1961 :

« En fait d’idées économiques et sociales, il n’allait pas très loin. Son ouvrage sur le rôle social de l’officier est essentiellement inspiré d’Albert de Mun, et son « coopérativisme » lui venait de Charles Gide, qu’il plaçait très haut – trop haut, probablement ».

En 1903, Lyautey, général de brigade en Algérie, rencontre Charles de Foucauld. Celui-ci reproche à Lyautey de « trop aimer l’Islam. ».  A l’inverse, Lyautey « accusait le père de Foucauld de vouloir convertir les musulmans » , selon Louis Massignon.
Lyautey se lie aussi avec Henry de Castries, général, explorateur et géographe, ami du père de Louis Massignon. Par son intermédiaire, en 1906, le jeune étudiant, âgé de 23 ans, prend contact avec Lyautey afin qu’il remette à Foucauld son mémoire sur le Maroc au temps de Léon l’Africain. C’est donc indirectement grâce à Lyautey, que le jeune orientaliste – une fois converti – rencontrera Foucauld en 1909. « Dès cette époque, le futur maréchal jugeait sévèrement la politique pratiquée en Algérie. Mais il connaissait encore peu l’Islam, qu’il n’avait pu apprécier qu’à travers son expérience de Madagascar – assez rudimentaire », rapporte Massignon.

En 1907, un an après la Conférence d’Algésiras, Lyautey est nommé au Maroc à la tête de la division d’Oran, où il doit d’abord livrer bataille et réprimer  les zones de rébellion, avant de devenir le premier Résident général en 1912. Il y consolide l’autorité du sultan et jette les bases du  développement du Maroc moderne en respectant ses traditions historiques, religieuses et culturelles. Lorsque Massignon entre, en 1919, au Collège de France comme suppléant d’Alfred Le Chatelier, celui-ci s’oppose catégoriquement  à ce qu’il reprenne contact avec Lyautey qu’il considère comme « l’adversaire acharné de la politique technique d’inventaire statistique des  » bureaux arabes  » telle qu’elle restait pratiquée en Algérie ».
Comme Lyautey, Massignon critique cette sociographie coloniale, technocratique, non respectueuse des indigènes, sans « sympathie envers l’Islam ».
Lyautey dénonce l’attitude de l’administration et des colons qui « ne comprennent pas la nécessité de partager le pouvoir avec des indigènes et ont une tendance naturelle à l’accaparer. »
En 1920, il tape du poing avec sa fameuse note  dit « du coup de barre », dans sa  circulaire  du 18 novembre : « Voici le moment de donner un sérieux coup de barre au point de vue de la politique indigène et de la participation de l’élément musulman aux affaires publiques. Il faut regarder bien en face (…) la situation du monde musulman et ne pas se laisser devancer par les événements. Ce n’est pas impunément qu’ont été lancées à travers le monde les formules du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et les idées d’émancipation… Il faut bien se garder de croire que les Marocains échappent ou échapperont longtemps à ce mouvement général. (…) Ce serait absolument une illusion de croire que les Marocains ne se rendent pas compte de la mise à l’écart des affaires publiques dans laquelle ils sont tenus. Ils en souffrent et ils en causent. (…) Ils ne sont ni barbares, ni inertes. (…) Il se forme chez eux une jeunesse qui se sent vivre et veut agir, qui a le goût de l’instruction et des affaires. À défaut des débouchés que notre administration lui donne si maigrement et dans des conditions si subalternes, elle cherchera sa voie ailleurs. (…)  Il faut donc entrer résolument et vite dans une nouvelle voie. » Si la classe politique n’entend  pas ce discours, L. Massignon y est lui très sensible.

En 1923, les deux hommes se retrouvent. Lyautey, dans son plan de développement du Maroc, confie à l’islamologue une mission d’enquête sur les corporations artisanales au Maroc, « menacées par la pénétration des produits européens et le début d’industrialisation du Maroc ».
Au yeux de L. Massignon, Lyautey « avait la compréhension intime des questions, même s’il les connaissait mal. Il avait très finement entrevu l’importance des problèmes que poserait le développement du prolétariat marocain et du paysannat berbère. » Mais L. Massignon relève, là encore, les limites d’efficacité de ces bonnes intentions :

« Il ne put que corriger quelques-uns des abus ridicules que je lui signalais en fin de mission – une fiscalité absurde, des patentes, des mesures telles que la taxe de stationnement imposée, à l’exemple de Paris, sur les marchands ambulants de Fès. »

Lyautey tente de mettre en œuvre la formation d’élites marocaines, qui prendront peu à peu la relève. Dès 1914, il fonde des collèges musulmans à Fès, à Rabat, à Meknès, qui ne permettent cependant pas de passer le baccalauréat. L’action de Lyautey « en matière d’éducation des jeunes, en dépit du décalage très profond entre les deux formes d’enseignement, tel que pouvaient le dispenser les maîtres recrutés par le résident général et tel qu’il était pratiqué de temps immémorial au Maroc » a été, pour  L. Massignon, une action « très positive » et une avancée majeure, qui sera stoppée au départ de Lyautey en 1925

Cette initiative éducative est à l’origine de la rencontre entre L. Massignon et Mohamed Abd el-Jalil. Le 6 mai 1923, au Lycée français de Rabat, Lyautey présente au professeur, cet élève marocain issu d’une pieuse famille de Fès, candidat à une bourse de la Résidence afin d’aller étudier à Paris. L’islamologue devient son directeur de recherche et son tuteur. Le 21 janvier 1928, il apprend par Lyautey que Mohamed Abd el-Jalil désire se convertir au catholicisme. Après avoir essayé vainement de l’en dissuader, Massignon accepte finalement d’être son parrain à condition qu’il conserve son prénom musulman, pour signifier qu’il ne s’agit pas d’un rejet de l’islam. Cette conversion fait scandale au Maroc, où le jeune converti  est interdit de séjour et considéré comme  « renégat » de l’islam.

Cette question générale de la conversion fait débat du côté chrétien comme musulman, de façon de plus en plus ample dans le débat croissant sur la colonisation, que Lyautey et Massignon, tous deux catholiques défenseurs de l’islam, perçoivent très bien. De génération différente, et, à des degrés différents,  les deux hommes évoluent et avancent dans leur conception critique de la colonisation. A la fin de sa carrière en 1925, Lyautey pressent les revendications d’indépendance, qu’il énonce dans une déclaration faite le 14 avril 1925 au Conseil de politique indigène : « Il est à prévoir (…) que dans un temps plus ou moins lointain, l’Afrique du Nord évoluée, civilisée, vivant de sa vie autonome se détachera de la Métropole. Il faut qu’à ce moment-là – et ce doit être le but suprême de notre politique – cette séparation se fasse sans douleur et que les regards des indigènes continuent toujours à se tourner avec affection vers la France (…) Je n’ai pas cessé d’espérer créer entre ce peuple et nous un état d’âme, une amitié, une satisfaction intime qui font qu’il restera avec nous le plus longtemps possible, mais qui auront pour résultat final que si les événements le détachent politiquement de nous, toutes ses sympathies resteront françaises. C’est la pensée avec laquelle je vis, qui me porte. »  

En définitive, la conscience de l’islam et du droit des peuples à disposer d’eux même réunit Lyautey et Massignon, malgré toutes les réserves que le second a pu avoir : « Pour cette raison, et pour bien d’autres, et parce qu’il avait au plus haut degré le sens du vrai respect de l’Islam, je crois que son souvenir peut servir hautement aujourd’hui d’exemple pour une politique de coexistence égalitaire et de coopération fraternelle », conclut Louis Massignon dans son entretien au Monde de 1961.


Bibliographie : 

Entretien avec le professeur Louis Massignon, par Jean Lacouture, Le Monde, 25 avril 1961.

“Louis Massignon et le Maroc”, Bulletin de l’Association des Amis de Louis Massignon, n°18, décembre 2005 

Hubert Lyautey, « Du rôle social de l’officier dans le service militaire universel », La Revue des deux mondes, 3ème période, t. 104, 1891, pp. 443-459.

Hubert Lyautey, Du rôle colonial de l’armée, A. Colin, 1900 

Pierre Lyautey, Lyautey l’Africain. Textes et lettres du maréchal Lyautey, t. 4, Plon , 1957  (dont la circulaire du 18 novembre 1920, dite Note du coup de barre, pp. 25-36)

Pascal Venier, Lyautey et l’idée de protectorat de 1894 à 1902 : Genèse d’une doctrine coloniale, Outre-Mers. Revue d’histoire,  1991, pp. 499-517 

Pierre Vermeren, Lyautey au Maroc en 1912 : ambitions, jeux de pouvoir parisiens, environnement et enjeux politiques, Outre-Mers. Revue d’histoire,  2012, pp. 81-92;  partie d’un numéro thématique : Cent ans d’histoire des outre-mers. SHOM, 1912-2012 

Fonds Lyautey, Archives Nationales, Référence475AP/1-475AP/320

VM