Conversation du samedi : Thomas-Edward Lawrence, Tribune de Paris : Les hommes, les événements, les idées à l’ordre du jour, radio INA- ORTF, 19/03/1949 , citation-extrait 67 sec

Thomas Edward Lawrence est l’un des enfants illégitimes de Thomas Chapman et de sa gouvernante Sarah Junner, qui portait aussi le nom de son père illégitime, Lawrence. Après de brillantes études au Jesus College à Oxford, il parcourt le Moyen-Orient pour y effectuer des recherches archéologiques, notamment sur des châteaux de croisés. Au cours de ses missions, il apprend la topographie moyen-orientale et des dialectes arabes. 

Engagé dans l’armée britannique au début de la première guerre mondiale, ces connaissances le font rapidement recruter par le Bureau arabe au Caire, une section du service de renseignement militaire britannique chargé de la propagande et de la collecte d’informations sur l’Orient arabe, entre 1916 et 1920. Il en devient un agent de liaison avec les tribus bédouines de la région du Hedjaz dans l’actuelle Arabie saoudite, alors sous domination ottomane. Il est chargé de fomenter la révolte arabe contre l’occupant turc, en unifiant les tribus divisées sous les ordres de Fayçal ibn Hussein, troisième fils d’Hussein ibn Ali, chérif de La Mecque. Son fait d’arme majeur sera de conduire cette armée de cavaliers jusqu’à Damas, centre symbolique du Proche-Orient car capitale du premier royaume arabe sous la dynastie des Omeyyades (661-750). 

Pourtant, à la fin de la guerre et dans l’immédiate après-guerre, le projet de grand royaume arabe promis au chérif Hussein et à son fils Fayçal se fracasse sur le partage de la région entre Britanniques et Français. Plutôt qu’un grand État comprenant le Hedjaz, la Jordanie, l’Irak et la Syrie, ces puissances coloniales préfèrent morceler le Moyen-Orient en plusieurs États pour mieux les diviser et les contrôler. En juillet 1920, la colonne française du général Mariano Goybet, précédant le général Henri Joseph Eugène Gouraud, bat les troupes chérifiennes à la Bataille de Khan Mayssaloun et chasse Fayçal de Damas, brisant l’espoir de Thomas E. Lawrence (comme de Louis Massignon) de libérer durablement la Syrie. De plus, selon les accords secrets Sykes-Picot du 16 mai 1916, la Syrie est placée dans la zone d’influence française. Lawrence qui a œuvré pour un royaume arabe en Syrie y voit un reniement de sa promesse faite aux Arabes. C’est finalement la couronne d’Irak qui reviendra à Fayçal. En 1922, l’agent britannique met fin à sa carrière de conseiller politique pour les affaires proche-orientales. Par dépit ou par expiation, mais aussi brisé par les sévices sexuels subis à Deraa, en novembre 1917, il signe un engagement comme simple soldat dans la Royal Air Force, sous le nom de J.H. Ross, puis dans le Royal Tank Regiment sous le nom de Shaw. Il trouve la mort au volant de sa moto dans un accident de la route, le 19 mai 1935. Son autobiographie Les Sept Piliers de la sagesse, récit de ses aventures dans les déserts d’Arabie, ainsi que le film aux sept oscars de David Lean, Lawrence d’Arabie (1962) contribuent à sa notoriété et l’érigent en légende. 

Certains ont suggéré que Louis Massignon pouvait être considéré comme une sorte de « Lawrence français » s’appuyant notamment sur le récit dramatique et romanesque de sa mission archéologique au château d’el-Okheidir où il fut arrêté, soupçonné d’espionnage et retrouva la foi lors de la déchirante « Visitation de l’Etranger ». Chez ces deux hommes, on note la même passion pour le monde arabe, la même expérience de l’hospitalité bédouine et les chevauchées au désert. Tous deux vivent une expérience intense d’acculturation, vivant à l’arabe et parlant arabe. Cette attitude anticonformiste tend à les mettre au ban de leur communauté, d’autant qu’à ceci s’ajoutent des expériences homosexuelles, épisodes longtemps tus et censurés dans la publication de leurs écrits. « Mais la démarche de Lawrence s’apparente à une forme de “dépersonnalisation”, celle d’un Anglais délaissant sa propre identité pour parvenir à ses fins, sous un masque revêtu au prix d’inlassables efforts, mais qu’il ne pourra plus porter après avoir trahi sa parole donnée aux Arabes. Sans doute est-ce là que réside la différence de fond avec Massignon qui, lui, ne cherche plus à se déguiser ni à devenir un autre, mais plutôt à le comprendre intimement, par une compassion pouvant aller jusqu’à la substitution mystique. » (M. Pénicaud, p. 151). Lawrence semble habité par « la recherche de l’absolu par le bas », par les bas-œuvres (Roland Manuel, RTF, 19 mars 1949) tandis que chez Louis Massignon, cette recherche s’effectue par le haut, par la foi en Dieu. 

Ainsi, des similitudes mais aussi de profondes différences apparaissent entre les deux protagonistes qui se sont côtoyés, jaugés et opposés, sur fond de rivalités diplomatiques et militaires franco-anglaises pour le partage et le contrôle du Moyen-Orient.  

Sous-lieutenant d’infanterie coloniale mué en capitaine à titre temporaire, c’est en tant qu’engagé et que militaire que Louis Massignon est détaché très officiellement à la mission franco-britannique Sykes-Picot, le 15 mars 1917 ; il n’est donc pas un « agent de renseignement » (C. Destremeau et J. Moncelon, p. 159 et 161), à la différence de Lawrence ; pas de trace d’un double-jeu chez lui. Déjà bercé par la renommée de son homologue, l’islamologue insiste sur le fait qu’il est nommé « à égalité » avec lui, comme en témoigne l’ordre protocolaire lors de l’entrée des troupes française et britannique à Jérusalem, le 11 décembre 1917 : « Le général Bols, pour sauver la face de la mission Sykes-Picot, et du Foreign Office, imagina le dispositif protocolaire suivant : 1er auto, Allenby et Picot ; 2e auto, Bols et Piépape ; 3e auto, sir Wyndham Deedes, chef du S. R. oriental, homme d’une rare distinction pour qui j’ai toujours gardé une vive sympathie, Lawrence et moi-même », souligne Louis Massignon (EM, I, p. 565). 

Leurs différentes rencontres entre août et décembre 1917 cristallisent leur opposition et soulignent leurs dissemblances. Lawrence accepte fort mal la présence du jeune Français dans les pourparlers à haut niveau. Louis Massignon est en effet chargé par Sir Mark Sykes qui l’apprécie, de rédiger les procès-verbaux des cinq conférences diplomatiques tenues au bord du yacht le Northbrooke avec l’émir Fayçal, du 16 au 18 mai, et avec le roi Hussein, les 18 et 20 mai. C’est là que débute son amitié avec l’émir hachémite qui l’estime pour sa connaissance fine de l’arabe et de la civilisation islamique alors que Lawrence ne parle que « dans un dialecte dépouillé, véhément, pas très correct, heurté » et se montre « sans aucun idéal spirituel commun », « rien d’un contemplatif » et surtout « étranger […] à toute compréhension de la foi musulmane », ce qui pour l’officier français est essentiel (RTF, 19 mars 1949). On comprend que Lawrence ait voulu écarter un tel rival dans le cœur de Fayçal.  

Leur rivalité s’amplifie lorsqu’ils sont tous deux nommés comme officiers adjoints au commandement de l’armée du Nord, unité en voie de formation qui devait être confiée à l’émir Fayçal : « Il fallait aussi que Lawrence, qui avait déjà rendu de grands services sur le terrain, m’accepte, et il était assez prévenu contre Sir Mark, par ses camarades de l’Arab Bureau du Caire (Intelligence Service aussi sottement francophobe que le nôtre était déjà, contre moi, anglophobe et arabophobe) », se rappelle Louis Massignon (EM, I, p. 563). Lawrence parvient à écarter le Français du théâtre des opérations militaires, mais celui-ci demeure l’un des trois adjoints de François Georges-Picot, avec Gaston Maugras et Robert Coulondre, le seul arabisant et islamisant parmi ces diplomates de carrière. 

Plus expert que militaire, il rédige alors une étude sociologique sur les volontaires de la Légion arabe « où il y avait même des chrétiens de Mossoul et quelques Juifs du Yémen » (EM, I, p. 564) ; dans son « rapport sur les conditions de la propagande française auprès de la Légion arabe », il évalue positivement leur image de la France mais émet des doutes sur la viabilité de ce corps d’armée multiethnique et multiconfessionnel. Enfin, il pressent que cet idéal d’unité arabe risque un jour d’atteindre l’Afrique du Nord et d’y menacer les intérêts français. Il suit aussi les « affaires druzes », du nom d’une minorité religieuse hétérodoxe sur laquelle la France compte pour s’implanter en Syrie. 

Finalement, au grand dam de Lawrence, l’Angleterre « abandonne » la Syrie et Fayçal à la France. Louis Massignon est alors en première ligne lors des rencontres entre le Président du Conseil, Georges Clémenceau, et l’émir Fayçal, en novembre 1919, en vue de la création d’un royaume arabe en Syrie. Il note : « Ma revanche avec Lawrence arriva plus vite. […] Le 18 novembre 1919, l’émir, qui avait eu des signes de ma loyauté en 1918-1919 à Damas, demanda que je sois chargé des pourparlers pour le traité franco-syrien. » (EM, I, p. 565). Le jeune islamologue rédigera en partie l’accord Clémenceau-Fayçal du 6 janvier 1920. Pourtant le projet tourne court lorsque que le général Gouraud, commandant en chef de l’armée du Levant, brise l’espoir de cette nation arabe lors de la bataille de Khan Meyssaloun opposant en juillet 1920 les troupes françaises aux forces de Fayçal. L’écrasante victoire des premières, mieux armées, et leur entrée triomphale dans Damas mettent un point d’arrêt brutal à ce rêve arabe, au grand regret de Louis Massignon qui dresse, là encore, un parallèle entre lui et Lawrence. Juste après l’entrée des troupes française et britannique à Jérusalem le 11 décembre 1917, Lawrence avait informé son homologue français de la Déclaration Balfour (2 novembre 1917) formulant la promesse d’un « foyer national juif » en Palestine, ce qui soustrayait de facto la Ville sainte aux desseins du roi Hussein : « Lawrence resta près de moi, sa défaite était égale à la mienne, et même pire, et sa noblesse innée m’ouvrit alors son cœur ; chargé de faire croire au roi Hussein qu’on lui confierait la Ville sainte, Lawrence venait d’apprendre la tractation de Lord Balfour avec Lord Rothschild pour le Foyer juif. Son pays l’avait chargé de tromper son hôte, et Lawrence ressentait le sacrilège commis contre la parole donnée à un Arabe, comme je devais le ressentir à mon tour lors de Meösseloum. Notre entrée dans la Ville sainte s’était faite sous le signe de la désécration » (EM, I, p. 566).

En définitive, Lawrence apparaît comme « une sorte de double inversé et antinomiques dans lesquels il [Louis Massignon] se construit, en miroir ». (M. Pénicaud, p. 407). 

Témoignages de Louis Massignon : 

« Un jour, le 8 août, on nous mit en présence, seul à seul, à l’Arab Bureau, pendant environ deux heures, Lawrence et moi. Il avait déjà pour moi sa légende ; je vis avec surprise un Anglais resté très jeune, dégagé de toute conversation, presque hors-la-loi, mais si discret, à la fois doux et amer – des timidités de jeune fille, puis des intonations dures, à voix basse, de détenu. Nous nous tâtâmes en français, puis en anglais, enfin en arabe, assez longtemps, non sans décalage ; depuis trois mois, j’avais retrouvé mon arabe de revue musulmane moderniste […] ; lui me répondait dans un dialecte dépouillé, véhément, pas très correct, heurté. […]  Il contre-attaque, essayant de me faire retrouver ma mentalité d’archéologue nomade masqué, mais neuf ans avaient passés depuis Okheidir. Et dès ce jour, je sentis que Lawrence se déroberait à toute tentative de vie commune [avec les Arabes] : “Vous aimez les Arabes plus que moi”, conclut-il. »

« Sur T.E. Lawrence » (1960), Écrits Mémorables, t. I, pp. 563-564



« La révolte arabe, ce fut chez Lawrence une “révolte de forçat”, uni par un désir désespéré d’évasion impossible, hors du bagne de son “cancer” inguérissable de sa chair, par le moyen d’une technique guerrière de bandit, sans aucun idéal spirituel commun. Un élan vers le danger, une démarche assez svelte, avec la mode de keffiehs trop clairs. Tel m’apparut Lawrence dans les duels qu’il me fallut livrer avec et contre lui, à la mission Sykes-Picot, à l’entrée à Jérusalem, et dans l’amitié même de Fayçal. […] Il m’a dit ne pas aimer autant que moi cette langue, il s’y était forgé un dialecte heurté, sarcastique et hautain, langue de chef de bande ; était-ce par pudeur ? Dieu le sait. »

Sans titre (1950), Écrits Mémorables, t. I, pp. 566-567



Témoignages sur Louis Massignon et T.E. Lawrence : 

« Détachés en Orient à des dates voisines, également chargés de missions archéologiques, le Britannique et le Français s’immergent avec la même passion dans l’univers arabe et musulman, font face au même pouvoir turc, découvrent la même hospitalité, la même identité pour l’Autre. Le parallèle doit pourtant être vite interrompu. […] Plus contradictoires encore si l’on compare le débouché de deux “aventures” : pour l’un, le constat désespéré des vicissitudes de la guerre, du pouvoir, de la fraternité promise et bafouée ; pour l’autre, la découverte de la transcendance divine. Au surplus, si Massignon admirait l’extraordinaire courage et le génie de meneur d’hommes de Lawrence, le soutien accordé aux aspirations du monde arabe, à l’unité et à l’indépendance des peuples du Moyen-Orient, il déplorait son manque d’intérêt pour la civilisation et la culture arabes, base et ciment de cette grande entreprise. Lawrence n’avait pas poussé sa pratique de la langue arabe au-delà de celle des parlers populaires. »

Jean Lacouture, « Préface. Lumière en Mésopotamie », pp. 7-8



Bibliographie : 

Louis Massignon, Écrits Mémorables, t. I  (2009)
– « Sur T.E. Lawrence » (1960), pp. 561-566
– « Sans titre » (1955), pp. 566-567

Louis Massignon, Conversation du samedi : Thomas-Edward Lawrence, Tribune de Paris : Les hommes, les événements, les idées à l’ordre du jour, Radio RTF-INA, 19/03/1949 , 19’14

Christian Destremeau et Jean Moncelon, Massignon, chapitre 6 : « Massignon et Lawrence », Plon, 1994, pp.133- 159

Gérard Khoury, « Louis Massignon et Lawrence, deux visions de l’Orient arabe en avance sur leur temps », in Jacques Keryell, Louis Massignon au cœur de notre temps, Karthala, 1999, pp. 87-110

Jean Lacouture, « Lumière en Mésopotamie », préface à Daniel Massignon, Le voyage en Mésopotamie et la conversion de Louis Massignon en 1908, Cerf, 2001, pp. 7-8

Laure Meesemaecker, L’autre visage de Louis Massignon, Via Romana, 2010, pp. 90-95

Manoël Pénicaud, Louis Massignon, le « catholique musulman », Bayard, 2020, pp. 149 sq

BM