Jeanne d’Arc connaît un regain de ferveur à la fin du XIXe siècle. Traumatisés par la défaite de 1870, des Français de tous bords politiques font d’elle une icône patriotique. Héroïne partagée et disputée, elle cristallise le sentiment national et préside à la formulation du nationalisme français La vie héroïque de la « pucelle d’Orléans » prend une signification différente selon les orientations politiques : pour la gauche laïque, elle est une fille du peuple, trahie par son roi et victime de l’Eglise, symbolisée par l’évêque Cauchon qui ordonna sa mort sur le bûcher. Jules Michelet, chantre de la République, contribue à en faire « une sainte laïque » par son ouvrage de 1841. En revanche, pour la droite monarchiste, elle est avant tout une sainte célébrée pour sa foi et pour son soutien à la royauté puisqu’elle a conduit au sacre, Charles VII, à Reims. Cette popularité à son acmé explique l’ouverture de son procès tardif en canonisation en 1897.
En 1920, elle sera, en même temps, canonisée par l’Eglise d’un côté et nationalisée de l’autre par l’ Etat qui la consacre héroïne nationale de la République, après des années de débats et de polémiques.
Baignant dans ce contexte historique, le jeune Louis Massignon croise la figure de Jeanne d’Arc à des moments décisifs : son orientation professionnelle, puis sa conversion. Il y restera fidèle toute sa vie. 

En 1905, bien que glissant vers l’incroyance, Louis Massignon et son camarade, Henri Maspero, signent une pétition en faveur de la réhabilitation de Jeanne d’Arc vilipendée par le professeur Amédée Thalamas dans son cours au lycée Condorcet de novembre 1904 et dans son livre Jeanne d’Arc l’histoire et la légende de novembre 1904. Dans une veine positiviste, Thalamas démystifie Jeanne ; il fait de ses « voix »  de simples hallucinations auditives et de la « pucelle », une fille à soldats Cette affaire déclenche une violente campagne de presse, orchestrée par la droite monarchiste, et donne même lieu à un duel mémorable entre le député socialiste Jean Jaurès, et le poète nationaliste Paul Déroulède. Dans l’atmosphère très anticléricale qui entoure l’adoption de la loi de Séparation de l’Eglise et de l’Etat (1905), précédée par l’affaire des fiches (1904), la mobilisation indignée du jeune Louis et de son camarade Maspero leur vaut d’être recalés au concours de l’agrégation, en 1905, puis en 1906 où seul Louis repasse le concours. Suite à cet échec, il sera envoyé en Egypte avec le soutien de son père et du père de son ami, l’égyptologue Gaston Maspero. Ainsi, à l’automne 1906, il est nommé membre temporaire à l’Institut français d’archéologie orientale (IFAO) au Caire où il délaisse l’égyptologie pour s’orienter peu à peu vers l’étude de l’islam. 

Autre moment décisif, c’est autour de la figure de Jeanne d’Arc, que le père incroyant et le fils converti scelleront leur réconciliation en se rendant en pèlerinage à Domrémy, le 18 avril 1909, l’année même de sa béatification.
Pierre Roche voue une véritable admiration à Jeanne. Il se rend seul dans sa maison de Domrémy, en juin 1889 et lui consacre un projet de monument en 1890. En 1918, année de la victoire en écho à 1429, date du siège victorieux d’Orléans, il crée une médaille (ill). Elle est la 77e du cycle de L’histoire métallique de la guerre réalisée par l’artiste pendant la première guerre mondiale. L’inscription indique “Jeanne avait pour prier la croix de son épée”
Pour Louis, cette démarche conjointe lui permet de renouer le fil de la foi rompu par des années d’incroyance. En 1903, près de Domrémy, il avait prononcé sa dernière prière de croyant. Par la suite, il y mènera ses propres enfants, se rendant sept fois à Domrémy. 

En 1956, il invoque la sainte en plein conflit algérien, comme symbole de tous les combattants des guerres justes. Enfin, Jeanne d’Arc avec Hallaj et, de manière plus inattendue, Marie-Antoinette, sont, pour lui, des figures de martyrs soumis à un procès infamant, puis à un supplice inique et, comme tels, des modèles de sainteté. 


Citations :

« Souviens-toi, Jeanne, souviens-toi de l’attente des envahis, de l’espoir de ceux d’Ile-de-France, qui, mettant leurs pas dans les pas de leurs pères, et guidant ceux de leurs enfants, ont fait sept fois le pèlerinage de Domrémy en Lorraine. Leurs pères ne croyaient plus en ton Dieu, mais ta légende leur faisait encore croire en la France, en sa vocation singulière de consolatrice et de libératrice parmi les nations (…). »

« Jeanne d’Arc et l’Algérie », (1956), Ecrits Mémorables, 2009, T.I, p.36


« Si je crois avoir trouvé en Hallaj la vocation « christique » à l’accomplissement victimal du sacrifice demandé à Abraham, mes recherches sur Jeanne d’Arc me font trouver en elle la vocation mariale de la femme forte qui donne aux hommes le courage pour le sacrifice suprême. Ce « fiat » qui est la source de tout bien. »

« Examen de l’aspect « théopathique » du témoignage de Jeanne d’Arc, suivant une méthode de psychologie sociale de la compassion », (1962), Ecrits Mémorables, T.I, p.365


Bibliographie :

Louis Massignon, « Jeanne d’Arc et l’Algérie », (1956), Écrits Mémorables, Bouquin-Laffont, 2009, pp.35-38

Louis Massignon, « Examen de l’aspect « théopathique » du témoignage de Jeanne d’Arc, suivant une méthode de psychologie sociale de la compassion », (1962), Ecrits Mémorables, Bouquin-Laffont, 2009, T1, pp.364-374.

BM