Issu d’une famille de paysans et de petits propriétaires du Vexin, Ferdinand Massignon, de son nom d’artiste Pierre Roche, a été pharmacien, comme son père, avant de se consacrer à la sculpture. Il se marie avec Marie Hovyn (1858-1931); ils ont deux enfants, Louis et Henriette (1888-1936).   

Partisan d’une éducation ouverte et complète alliant études, arts et sports, Ferdinand Massignon encourage la prise d’autonomie de son fils ainé. A 15 ans, Louis fait son premier voyage en solo en Allemagne et en Autriche (juillet-août 1898), puis en Algérie chez un ami de son père (janvier 1901). 

Maints exemples démontrent une présence paternelle, attentive et discrète, à des moments décisifs de la formation de son fils, activant son réseau de relations pour appuyer ses débuts universitaires en Orient.
Il fait accompagner son fils par son ami sculpteur, Pierre Sainte, lors de son périple marocain entre Tanger et Fez du 8 au 20 avril 1904.
Par l’entremise d’un ami de son père, le Général Henry de Castries et via le
Maréchal Lyautey, Louis Massignon entre en contact en 1906 avec Charles de Foucauld à qui il fait envoyer son mémoire Tableau géographique du Maroc au début du XVIe siècle d’après Léon l’Africain. Grâce à Gaston Maspero, égyptologue, ami de son père, suite à son échec à l’agrégation d’histoire provoqué par un écrit défendant l’honneur de Jeanne d’Arc, et tout juste diplômé des Langues Orientales, Louis est nommé en 1906, membre temporaire de l’Institut français d’archéologie orientale (IFAO) du Caire.

Ferdinand Massignon joue un rôle déterminant dans les événements de 1908. En 1907, alors que son fils  traverse une période de doute et de désordre, il intervient pour qu’il soit envoyé en mission archéologique à Bagdad, grâce au général Léon de Beylié, un de ses amis. Il l’accompagne alors jusqu’à l’embarquement à Marseille. Pour ce voyage en Mésopotamie, Louis emporte le volume de Saint Lydwine de Schiedam offert par J.-K. Huysmans à son père. Il éprouve alors une commotion mystique – lors de laquelle il revient à la foi catholique – suivie d’une crise de paludisme. Son père supervise son rapatriement en France et l’emmène en convalescence en Bretagne.  Il l’accompagne en août 1908, au XVe Congrès des Orientalistes de Copenhague. Louis va y rencontrer le grand islamologue hongrois Ignaz Goldziher, parrain de ses futurs travaux sur Hallâj.

Une question est souvent traitée de manière caricaturale : l’athéisme et l’anticléricalisme supposés de Ferdinand Massignon ou Pierre Roche. Plus qu’un libre-penseur, Pierre Roche est un penseur libre. Incroyant, il vit mal le baptême, puis la confirmation de son fils, à laquelle il refuse d’assister. Très tôt, le jeune Louis est contrarié entre l’agnosticisme de son père et la foi dévote de sa mère, partage de rôles courant dans les familles bourgeoises de la IIIe République.

Dreyfusard et membre de la Ligue des droits de l’homme, Pierre Roche la quitte en 1905, pensant que les catholiques aussi avaient le droit d’être défendus.
Pierre Roche n’adhère pas à la Franc-maçonnerie. « Elie Pécaut franc-maçon, il devait finir par là… Cette affiliation ne me dit toujours rien qui vaille. », note t-il dans son journal inédit du 7 août 1889.

Face aux interrogations existentielles de son fils de 17 ans, il lui fait rencontrer, la même semaine, ses amis francs maçons: Elie Pécault et le sénateur Delpech, et son ami converti au catholicisme, l’écrivain J.-K. Huysmans.  Pour ce dernier, il réalise en 1897, le frontispice du roman La Cathédrale, afin de  « comparer dans un diptyque, science laïque et foi médiévale ». 

Enfin, désarçonné par la conversion et le mysticisme de son fils, il entame avec lui un dialogue par l’art, multipliant les sujets religieux en résonance avec les recherches spirituelles de son fils: gypsographies de Saint François , médaille du Sacré-Cœur en l’honneur de Charles de Foucauld, future matrice de la médaille de la Badaliya, en 1953… 

Cet échange père-fils culmine dans un pèlerinage commun à Domrémy, le 18 avril 1909, autour de Jeanne d’Arc à laquelle le sculpteur voue une grande admiration.  Il lui a consacré plusieurs œuvres dont l’un de ses premiers projets de monument, en 1890. De son côté, le 27 février 1911, en la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay, Louis Massignon fait le vœu de faire un chemin de croix hebdomadaire pour la conversion de son père qui décèdera, toujours incroyant, le 18 janvier 1922, dans son atelier, alors qu’il sculpte un monument à la gloire de J.-K. Huysmans. 

Témoignages de Louis Massignon à propos de son père : 

“Comment j’ai aimé l’arabe? Mon père avait été un moment en Algérie, et deux de ses amis étaient des algériens passionnés ( et des hommes de grande valeur pour l’Algérie). Moi même y ai été à dix-sept ans. Et puis tout enfant, j’avais rêvé de l’Afrique et du désert” comme du pays où on se battrait enfin, sans voiles et sans cuirasse – à visage découvert-, contre le péril et la mort.”

Correspondance Claudel-Massignon, Gallimard, 2005, Lettre à Paul Claudel, 28 février 1911


“Il avait cessé de croire en Dieu, mais il gardait la foi dans la naissance miraculeuse de la France au XV ème siècle, dans les apparitions virginales qu’à travers des arbres Jeanne d’Arc avait aperçues…”

« Méditations d’un passant aux bois sacrés d’Isé », (1960), Ecrits Mémorables, II 



Bibliographie : 

Louis Massignon, « Labbeville : sa ville paroissiale de la ferme abbatiale du Bec à la dernière lettre d’Altamura » (1949), Ecrits Mémorables, II

Louis Massignon, « Méditations d’un passant aux bois sacrés d’Isé » (1960), Ecrits Mémorables, II

BM