Agent d’assurances, disciple de Marc Sangnier militant pour un catholicisme social, le jeune Jean Scelles entre en politique sous la bannière des démocrates chrétiens. Il épouse à Alger Jeanne Millie, architecte née en Algérie. Le couple s’installe à Alger en 1929 et s’engage dans différentes associations pour promouvoir la justice et le dialogue interreligieux. Les deux époux « furent tous deux en parfait accord de pensées et d’actions. Sans les contacts de Jeanne et sa maîtrise de l’arabe, Jean n’aurait pas pu réaliser tout ce qu’il a fait » comme le rapporte son neveu, Yves Scelles.

Il devient rédacteur à L’effort algérien puis à Alger Républicain aux côtés d’Albert Camus. C’est sans doute grâce à lui que Louis Massignon entrera plus tard en relation avec l’écrivain. Durant les longues grèves de 1936, Jean Scelles joue un rôle remarquable de conciliateur tout en dénonçant bien des injustices, notamment à travers l’article « Pour que vive l’Algérie » paru dans les Cahiers de la Démocratie, en 1936.

Jean Scelles est assidu au Cercle du progrès fondé par le Cheikh El-Okbi, réformateur, pour la prédication, l’enseignement religieux, l’éducation, l’aide aux démunis etc… Il y sera élu président mais laissa la place à Mrabet et ne sera donc que le vice-président. 

En union avec le Cheikh, Jean et sa femme suscitent avec André Bernier, Elie Gozlan et le Dr Lonfrani L’Union des croyants monothéistes où se tiennent réunions et débats tripartites. Cela posait parfois quelques problèmes aux chrétiens et Jean Scelles profita d’un de ses passages à Paris pour demander conseil à Jacques Maritain. En 1937, ce dernier les adressa aussitôt à Louis Massignon : « La rencontre fut fulgurante ».

A l’annonce de l’armistice en 1940, Jean Scelles fonde avec René Capitant le Combat d’Outre-mer pour éviter que les lois de Vichy, notamment sur le statut des juifs, ne s’appliquent en Algérie.  Il va mobiliser « ses » scouts musulmans pour diverses causes. Ses « activités gaullistes » lui valent un emprisonnement de trois mois, au cours desquels ses amis musulmans ne cessèrent de témoigner en sa faveur. Louis Massignon intercède pour sa libération par une lettre du 9 décembre 1941. Mais un arrêt d’expulsion du 11 août 1942 le renvoie en France. Jeanne Scelles suit alors les cours de Louis Massignon aux Hautes Etudes et au Collège de France.  Le professeur la poussa à publier sa collecte de textes des traditions orales du Maghreb et du Sahara à l’égal du travail de sa fille Geneviève pour le Canada. Son travail d’ethnologie donna lieu à la publication de huit recueils chez Maisonneuve et Larose.  

Après la guerre, Jean devient président de la Fédération algérienne des Anciens Combattants et anciens militaires franco-musulmans, et resta très concerné par la situation de l’Algérie. Il est élu conseiller de l’Union française. Ses convictions le rapprochent de Louis Massignon qui trouve auprès de lui nombre d’informations. Le statut des colonies est alors en pleine évolution : aussi, avec un autre conseiller de l’Union française, André de Peretti – bon connaisseur du Maroc – les deux hommes fondent, en 1947, Le Comité chrétien d’entente France-Islam « parce que nous sommes des croyants dans le Dieu d’Abraham et que nous savons qu’il n’y a pas de salut dans le monde tant qu‘il ne reconnaitra pas sous une forme extrêmement simple ce que l’Islam est le seul à avoir proclamé : Les droits souverains de Dieu sur les sociétés humaines ».   
Dix ans plus tard, Louis Massignon se souvient dans une lettre adressée à André Tolédano, membre du Comité, le 11 janvier 1957 :

« /…/ Pour nous, le Comité chrétien France-Islam, qu’il s’agisse de Scelles ou de moi, nous faisons bloc. La vérité finira bien par éclater : on n’est pas seul quand on a raison. Nous sommes pour la parole donnée même et surtout avec un partenaire qu’on dit faussement ne pas être capable de tenir ».

La collaboration avec Louis Massignon ne fut pas toujours facile. En effet, l’islamologue privilégiait les armes spirituelles comme le jeûne, la prière et le pèlerinage, alors que Jean Scelles souhaitait des interventions plus concrètes comme il le précise dans ses lettres à François Mitterrand, alors Ministre de l’intérieur, du 22 décembre 1954 et au Président Coty du 6 mai 1958. Par ailleurs l’islamologue était souvent accaparé par d’autres engagements centrés sur le Moyen-Orient, comme la cause des réfugiés palestiniens, le Waqf de Boumedienne, le statut de Jérusalem, la restauration de la maison de la Vierge à Ephèse…etc.  Si Jean Scelles adopta, à la suite de Louis Massignon, la cause de l’amnistie des condamnés politiques, il ne fit pas partie du Comité France-Maghreb voué aux affaires marocaines. 

En 1960, Jean Scelles, élu maire adjoint de sa commune, Saint-Maurice (Val de Marne), se consacre à fond à ses nouvelles responsabilités. Il développe les Equipes d’Action contre la traite des femmes et des enfants, fondées avec Odette Philippon en 1956. En 1994, il crée à cette fin la Fondation Jean et Jeanne Scelles, reconnue d’utilité publique. Cette œuvre est dans le droit fil des préoccupations de Louis Massignon sur le rôle des femmes. 

Dès l’annonce du décès de l’islamologue, Jean Scelles s’employa à honorer la mémoire de son maître par la constitution d’une Association des Amis de Louis Massignon qui vit le jour le 18 janvier 1965 et par le beau témoignage « Un retour à Dieu par l’islam » qu’il donna dans le Cahier de L’Herne, en 1970. 
Comme en témoigne
Daniel Massignon, « Jean Scelles a pris en main avec son dévouement, son dynamisme et son efficacité, pendant vingt et un ans l’organisation des rencontres entre chrétiens et musulmans associées au Pardon des VII Dormants d’Ephèse. Il nous entraînait tous dans sa recherche d’une paix sereine entre les hommes de bonne volonté »

FJ et BM



Bibliographie :
 

« Vie et œuvres de Jean Scelles et de sa femme «, documents réunis par Antoine Fortunato, dactylographié (VOJJ)

Jean Scelles, « Souvenirs d’Albert Camus », Cité nouvelle, N° 18, 1960.

Jean Scelles, « Pour que vive l’Algérie » Cahiers de la Démocratie, N° 50, 1936

Jean Scelles « De Jacques Maritain à Louis Massignon », Présence de Louis Massignon, 1983, p. 270-271

Jean Scelles, lettres à Mitterrand du 22 décembre 1954 au Président Coty du 6 mai 1958, voir VOJJ, p. 144 et 152)

Jean Scelles, « Un retour à Dieu par l’islam », Cahier de L’Herne, 1970, p. 182-187 

Lettre inédite de Louis Massignon à Jeanne Scelles-Millie après cette première visite, voir VOJJ, p 33

Lettre de Louis Massignon à André Tolédano, (membre du Comité France-Islam), 11 janvier 1957, copie à Jean Scelles, voir VOJJ, p.157

Daniel Massignon, « Hommage à Jean Scelles » BAALM, N° 5, 1996 p. 16-17

André de Peretti « Esquisse d’une étude sur le Comité France- Islam » BAALM, N° 3, 1995 

André de Peretti et Maurice Borrmans, Louis Massignon et le Comité Chrétien d’Entente France-Islam (1947-1962), Karthala, 2014



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