Emile Dermenghem

(1892-1971)

Collection privée, droits réservés

Chartiste, chercheur inlassable, Émile Dermenghem fit connaître Marie des Vallées, la mystique de Coutances, si chère à Louis Massignon, avant de découvrir le Maroc et d’œuvrer au rapprochement des deux rives de la Méditerranée à travers une activité littéraire intense.

Émile Dermenghem voit le jour en 1892 à Paris, rue de Miromesnil, dans un immeuble appartenant à sa famille maternelle, ancrée dans une bourgeoisie aisée. Son arrière-grand-père fut maire de Clichy et sénateur (républicain de gauche modéré). Son grand-père est le peintre Léon Gauthier (1822-1901) qui enracine la famille à Samois. Cette commune située entre les méandres de la Seine et les ombres de la forêt de Fontainebleau demeurera pour Émile Dermenghem, sa vie durant, un lieu d’ancrage. Son père, de lointaine origine artésienne, mais exilé de sa Moselle maternelle à la suite de l’annexion prussienne, avait été tôt orphelin. Il enseignait en classes préparatoires au collège jésuite Franklin quand il mourut prématurément en 1897, laissant Émile, aîné d’une fratrie de trois, orphelin. En dépit de cette absence paternelle et d’une santé fragile, qui l’éloigne souvent des bancs de l’école, il fait une scolarité brillante, en partie sous l’égide des jésuites. Reçu premier à l’École des Chartes, il en sort en 1913 avec le diplôme d’archiviste-paléographe. Ajourné lors de son service militaire, il va passer le premier conflit mondial dans le silence studieux de la bibliothèque Sainte-Geneviève où il est affecté. La paix revenue, délaissant la carrière d’archiviste, il embrasse le journalisme à L’Information, un quotidien économique.

Le jeune Dermenghem poursuit parallèlement une aventure littéraire. Tourmenté par « l’aspiration d’une beauté confuse, lointaine, idéale », il se met en quête d’une « médecine spirituelle » auprès de grandes figures littéraires de son temps : le Maurice Barrès de la première heure et l’André Gide des Nourritures terrestres. Sa propre production — La Vie affective d’Olivier Minterne (1917) et Melchisedech (1920) — témoigne de cette période lyrique. Il y transpose, sur un mode allégorique, l’inquiétude de sa propre recherche. Fréquentant des cercles littéraires où l’esthétisme se double d’une inclination pour la gent masculine — à l’instar de son aîné Gide ou de ses amis Marcel Jouhandeau et Henry de Montherlant —, il va bientôt susciter la sollicitude de Louis Massignon, au début des années 1920. L’islamologue catholique, mû par une ardeur évangélisatrice semblable à celle de Jacques Maritain envers Jean Cocteau et tant d’autres artistes, s’évertue à ramener ce fils d’une famille catholique fervente à l’observance sacramentelle. En 1928, l’islamologue confessera pourtant n’y être pas encore pleinement parvenu. Il morigènera alors Dermenghem, lui reprochant d’avoir, dans sa biographie La Vie de Mahomet, repris l’assertion gidienne qualifiant de « saine sensualité » le désir du coït à répétition.

Autour de 1920, Dermenghem continue sa recherche en explorant les archives familiales des descendants de Joseph de Maistre. Pendant plusieurs années, il va publier le fruit de ses découvertes à travers articles et livres, renouvelant la perception de cette figure de la Contre-Révolution. Outre la subtilité de ses positions politiques, souvent caricaturées, Dermenghem révèle surtout, dans Joseph de Maistre mystique (1923), l’importance cruciale des doctrines théosophiques pour comprendre son œuvre. Massignon, qui commentait dès 1910 l’œuvre du savoisien à ses « amis musulmans glissant dans le libéralisme maçonnique à la mode en Orient » ne pouvait rester insensible aux thèmes maistriens du sacrifice et de la réversibilité des mérites, thèmes qui irriguent à la fois son principe de la « substitution mystique et sa thèse Passion d’Husayn ibn Mansûr Hallâj. Probablement est-ce à l’occasion de sa parution en 1922  que Dermenghem prend contact avec l’orientaliste, rejoint par le mélange de travail scientifique et d’empathie spirituelle pour une figure mystique. La collaboration entre les deux hommes va alors commencer autour de la mystique normande Marie des Vallées, inspiratrice de saint Jean-Eudes. Sous l’impulsion probable de l’abbé Bremond — que Dermenghem assiste alors dans ses recherches pour l’Histoire du sentiment religieux en France —, le chartiste se penche sur cette figure de « compatiente ». Encouragé et supervisé par Massignon, il écrit La vie admirable et les révélations de Marie des Vallées, d’après des textes inédits (1926) dont les épreuves seront relues avec Maritain pour la collection du Roseau d’or. Massignon, se méfiant du « syncrétisme mystique » de Dermenghem, en émondera cependant des références au nirvana, à Osiris, Guillaume Postel ou Soloviev.

Dermenghem, s’il eût sans doute récusé l’étiquette de « syncrétiste », était habité par l’idéal de la « synthèse ».
« La Pensée vit par la synthèse, non par l’opposition et la négation », affirme-t-il en 1924 dans la revue La Vie des peuples.
Les grands humanistes du XVIe siècle, – auxquels, en 1927,  il consacre une étude, Thomas Morus et les utopistes de la Renaissance – en sont à ses yeux un bel exemple qui met également en lumière les déficiences de l’Occident contemporain.
« Le monde moderne a porté à leur comble les maux dénoncés à son aurore par Erasme, Morus, Postel ou Campanella », écrit-il en conclusion de son livre.« Il ne peut se sauver que s’il cesse de constituer une anomalie monstrueuse, s’il se rattache à la grande tradition humaine, qui va des Védas et de Platonà la Somme et à Dante et qui plonge ses racines dans le folklore universel. »
De ce rattachement découlerait également, comme allant de soi, une entente entre les peuples, une idée-force qui va l’occuper toute sa vie et l’engager dans un premier temps à fréquenter les milieux internationalistes de la Société des Nations, collaborer à des publications comme Vers l’unité et Le Monde nouveau et participer plus tard à l’éclosion de la revue Esprit d’Emmanuel Mounier dans les pages de laquelle il défendra « une conception synthétique de l’Europe » dont Dante et Maistre ont été à ses yeux des prophètes.

Ce souci d’œuvrer à l’entente des peuples va trouver son objet spécifique dans la relation entre les deux rives de la Méditerranée. Parmi les premiers humanistes, il avait reconnu en Guillaume Postel le précurseur de l’orientalisme scientifique et le visionnaire d’une coopération entre l’Europe et le monde musulman. En 1925, son métier de journaliste l’ a conduit au Maroc pour couvrir la Guerre du Rif. Ce voyage a été pour lui une épiphanie : il se lie d’amitié avec la jeunesse fassie, notamment Mohammed al-Fasi, et découvre la mystique islamique. Ses Contes fassis (1926) inaugurent une œuvre de médiation culturelle majeure qui va faire de lui un des introducteurs de la littérature berbère et arabe en France. Sa Vie de Mahomet (1929) réussit la gageure de séduire tant l’académisme européen que la sensibilité musulmane. Sa traduction commentée de L’Éloge du vin d’Ibn al-Fâridh (1181-1235) met encore en évidence son intérêt pour les relations entre poésie et mystique, mais aussi pour le soufisme qui, même dans sa version akbarienne, n’est pas pour lui « panthéiste (au sens de monisme naturaliste que ce mot a pris dans l’Occident moderne) » mais “panenthéisme”, c’est-à-dire non pas « tout est Dieu » mais « tout est en Dieu ».

Homme de revues et médiateur inlassable entre les milieux littéraires et les spécialistes d’études des religions comparées, il orchestre pour les Cahiers du Sud de Jean Ballard – à qui il a fait découvrir le Maroc en 1932 – le numéro emblématique L’Islam et l’Occident (1935).
À l’heure où l’Occident sombre dans l’agnosticisme et la compétition matérielle, Dermenghem considère que la foi de l’Islam et sa conviction qu’« il n’y a de puissance qu’en Dieu » pourrait aider l’Occident à retrouver le sens de la transcendance et la juste finalité de l’existence humaine.
Il n’ignore pas pour autant la sclérose dont souffre l’Islam et appelle les musulmans à renouer avec l’innovation (bid’a), distinguant avec son ami François Bonjean la « tradition vivante » de la « tradition pourrie ».
Son aura est telle qu’en 1940, Simone Weil « de plus en plus attirée vers ce qui reste encore de cultures orientales, et notamment vers les choses musulmanes », sollicite ses conseils, frappée par la justesse de ses analyses sur le Maroc parues dans la revue Esprit.

En 1938, après la disparition de L’Information, Emile Dermenghem réintègre la Direction des Archives de France, d’abord à Gap où il étudie le folklore des Hautes-Alpes, puis à Alger à partir de 1942. Bibliothécaire du Gouvernement général puis archiviste en chef, il affronte deux grandes épreuves personnelles. Lui qui s’est marié tard, en 1933 ou 1934, a la douleur de perdre une fillette de cinq ans d’une méningite à son arrivée en Algérie. En 1946, il pleure une seconde enfant, âgée de sept mois à peine. Son humanité s’exprime aussi par l’accueil d’une femme musulmane répudiée et de ses enfants, qu’il songe un temps à adopter et dont il considérera les propres enfants comme ses petits-enfants. En Algérie, il érige un fonds islamique de référence et poursuit ses travaux sur le folklore, aidant Massignon dans sa grande enquête sur les Sept Dormants (Ahl al-Kahf, en islam). Son opus magnum, Le culte des saints dans l’islam maghrébin (1954), servira de source — sinon de matière à plagiat — aux passages de poétique soufie des deux romans de Romain Gary : Les Racines du ciel et La Vie devant soi.

Homme de paix, Émile Dermenghem souffrait de voir le monde se dégrader. « En fait de ruines, écrivait-il à Jean Paulhan au sortir de la seconde guerre mondiale, en février 1945, notre époque fait bien les choses et mon pessimisme est encore dépassé par les événements. » Et en juin, au même : « Les dieux ont encore soif, les ogres ne sont pas tous morts et la part du diable, comme dit Rougemontest grande ». Le crépuscule de sa vie sera surtout assombri par la Guerre d’Algérie et la destruction de son précieux fonds documentaire. En 1962, on devra presque l’emmener de force pour qu’il quitte cette terre à laquelle il avait tant donné. Il regagnera alors son havre de Samois où la maladie de Parkinson l’empêchera de poursuivre ses recherches. Cet esprit brillant, humble et généreux, inlassable artisan de paix et de compréhension entre les hommes, s’éteindra en 1971.

Xavier Accart



Citations 
De Dermenghem sur Massignon

« Le choix des personnages pourra sembler un peu arbitraire. Il eut pu être plus étendu. L’on me comprendra pourtant de n’avoir pas eu la prétention d’ajouter au magnifique Hallâj de Louis Massignon, que j’ai si souvent utilisé […] et d’avoir préféré faire connaître au lecteur français des figures plus difficilement accessibles. Qu’il me soit permis ici de rendre hommage à M. Louis Massignon, sans lequel il serait bien difficile d’étudier la mystique musulmane. »

Emile Dermenghem, Vies des saints musulmans, Éditions Baconnier, Alger, 1940, p. 11

De Massignon à Dermenghem

« Je suis désolé de la tristesse de votre lettre en la veille de cet anniversaire « héroïque » du 25 février qui nous unit depuis si longtemps dans une espérance indéfectible [ndla : il s’agit de la date de décès de Marie des Vallées en 1656, c’est-à-dire trois siècles avant]. […] Il y a eu dès le début entre vous et moi un signe d’au-delà dont il ne faut pas douter ».

Lettre du 8 mars 1956

Sur Dermenghem et Massignon

« C’est ce mysticisme seul, tel que le révèlent aujourd’hui des hommes comme Louis Massignon, Emile Dermenghem, et René Guénon, c’est cette métaphysique seule qui peut apporter au XXe siècle blasé la fraîcheur et l’ardeur qu’il recherche tout à la fois ; ardeur des sables, fraîcheur des puits dans le désert ».

SAMARI, « Position », Messages d’Orient, Alexandrie, C. Suarès et Elian Finbert, Le Cahier musulman et arabe, second cahier 1926, p.230.



Bibliographie :

Emile Dermenghem, La Vie admirable et les révélations de Marie des Vallées, Plon, 1926

Emile Dermenghem, Vies des saints musulmans, Éditions Baconnier, Alger, 1940

Pierre Boyer, « Émile Dermenghem (1892-1971) », Bibliothèque de l’école des chartes, vol. 129, no 2,‎ 1971, p. 523-527 

Marie-France James,, « Émile Dermenghem », Ésotérisme, occultisme, franc-maçonnerie aux XIXe et XXe siècles. Explorations bio-bibliographiques, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1981, p. 93-94.

Xavier Accart, « Émile Dermenghem et Joseph de Maistre », in BARTHELET (dir.), Philippe, Joseph de Maistre, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2005

Xavier Accart, Guénon ou le renversement des clartés, Edididt, 2005.

Xavier Accart, « Emile Dermenghem (1892-1971) », Dictionnaire des orientalistes de langue française, Paris, IISMM/Karthala, 2008.