Les Sept Dormants d’Éphèse sont des saints chrétiens qui, selon la tradition, auraient été persécutés en 250 de notre ère, sous le règne de l’empereur Dèce. Leur sainteté tient au sommeil miraculeux qui les aurait maintenus endormis au creux d’une caverne jusqu’au Ve siècle. Ils sont aussi vénéré dans l’islam sous le nom des « Gens de la Caverne » (Ahl-al Kahf, en arabe) ou des « Compagnons de la Caverne » (Ashab el-Kahf).

D’après les sources chrétiennes, sept jeunes chrétiens habitant la cité d’Éphèse en Asie Mineure sont persécutés et sommés de renier leur foi, au milieu du IIIe siècle. Refusant d’apostasier, ils trouvent refuge dans une caverne et s’y endorment, apeurés. Mais les soldats de l’empereur les retrouvent et les emmurent vivants dans leur sommeil. Le miracle veut que la main de Dieu les ait réveillés au milieu du Ve siècle, alors que l’empire romain est devenu chrétien, mais eux ont l’impression de n’avoir dormi qu’une seule nuit. La véracité de cet extraordinaire sommeil aurait été constatée en 448 par l’empereur Théodose II et l’évêque d’Éphèse, cela permettant d’assoir à point nommé le nouveau dogme de la résurrection des corps. Aussitôt, une basilique est construite in situ, devenant un nouveau centre de pèlerinage. Le récit traverse quant à lui les frontières et atteint l’Occident latin via Grégoire de Tours (VIe siècle), puis la célèbre Légende Dorée de Jacques de Voragine (XIIIe siècle). Les sites de dévotion dédiés aux martyrs d’Éphèse se multiplient en Orient comme en Occident, jusqu’à ce que ce récit tombe progressivement dans l’oubli après le XVIIIe siècle, tout au moins dans le catholicisme romain.

L’abondante diffusion du « mythe » des Sept Dormants dès la haute Antiquité explique sa présence explicite au cœur de la XVIIIe sourate du Coran, appelée Al Kahf (La Caverne) en référence aux Dormants. Il en constitue même un thème majeur, si bien que plusieurs hadiths du prophète Mohammed recommandent de la réciter pieusement chaque vendredi, notamment pour se préserver du Dajjâl (Antéchrist) : « Celui qui récite la sourate al-Kahf le Vendredi, une lueur sort de sous ses pieds jusqu’à l’horizon céleste, qui le fera resplendir au Jugement, et ses péchés commis entre les deux Vendredis lui seront pardonnés » (cité dans L. Massignon, 1954, pp. 70-71). Le récit coranique est toutefois moins détaillé et circonstancié que les versions chrétiennes. Le nombre des Dormants varie (3, 5 ou 7) et ils sont veillés par un chien que la tradition nomme Qitmir. En outre, la localisation du miracle n’est pas précisée, ce qui a pu favoriser la multiplication des sites et des variantes locales, du Maghreb au Turkestan chinois. Toutefois, la finalité du récit est la même : témoigner de la résurrection des corps.

Louis Massignon découvre les Sept Dormants à travers ses travaux sur le saint musulman Al-Hallâj qui exalte leur abandon total en Dieu et qui disait « qu’il venait “réveiller” les VII Dormants ». Pour l’islamologue, ce n’est pas une coïncidence mais un « intersigne » qu’Hallâj ait été mis à mort en 309 de l’Hégire, année qui correspond à la durée du sommeil des « Gens de la Caverne » selon le Coran. Mystique, Louis Massignon y décèle un mystère divin qui ne va cesser de grandir et de s’étoffer au fil des années. En 1936, il confie à l’écrivain Charles du Bos : « j’ai expérimenté, je vous l’ai raconté, un  “réveil” analogue (…). » 

Parallèlement, il offre un enseignement à l’École pratique des hautes études sur la portée eschatologique de la sourate XVIII et entame une collecte sur le culte des sept Dormants dont il fait état en 1938 lors du congrès des Orientalistes à Bruxelles. Ses travaux aboutiront en 1950 à un article crucial dans lequel il érige cette sourate en « Apocalypse de l’islam » pour souligner sa puissance eschatologique. Dès lors, le thème éphésien devient un vecteur de méditation spirituelle de plus en plus prégnant.

En septembre 1951, il se rend en pèlerinage à Éphèse, visitant tour à tour la Maison de Marie et le site supposé « originel » des Sept Dormants, au nord de l’antique cité. Il se dit alors convaincu de la véracité du miracle et que Marie-Madeleine aurait aussi été inhumé à Éphèse, à l’instar de la Vierge Marie et de l’apôtre Jean. Profondément inspiré par ce voyage, il revient à Paris avec le désir d’« éphéiser » le monde catholique français, d’autant plus motivé par la récente proclamation du dogme de l’Assomption (laquelle aurait eu lieu au  sanctuaire de la Maison de Marie) et par ses découvertes sur les Sept Dormants. 

Ses investigations scientifiques sur ces « Témoins anticipés de la Résurrection » s’intensifient considérablement et vont alimenter une série de publications de référence : « Les Sept Dormants d’Éphèse (Ahl Al-Kahf) en Islam et en Chrétienté. Recueil documentaire et iconographique », parus entre 1954 et 1963 dans la Revue des Études Islamiques qu’il avait fondé en 1927. Avec l’aide d’un réseau international de collègues, il recense toutes les occurrences du culte des Sept Dormants. Son objectif consiste à « situer, localiser, géographiquement et iconographiquement une légende jusque là « déracinée » et projetée dans l’irréel » (REI, 1961, p. 3).

Mais le thème des Sept Dormants devient rapidement un lieu d’engagement spirituel, d’autant plus que Louis Massignon est secrètement ordonné depuis 1950. Il a voué sa vie à la « réconciliation » des enfants d’Abraham, dans la perspective de l’abrahamisme dont il l’un des hérauts. Il voit en eux un trait d’union entre chrétiens et musulmans.

La réalisation la plus saillante qu’il va entreprendre prend place en Bretagne, au hameau des Sept-Saints dans les Côtes d’Armor, où sa fille ethnologue, Geneviève, lui apprend en 1951 l’existence d’une fête patronale dédiée aux Sept Dormants d’Éphèse. Il s’y rend l’année suivante et décide progressivement d’y fonder un lieu de rencontre islamo-chrétien. Après les avoir cherchés de l’Andalousie à l’Afghanistan, c’est dans la Bretagne de son enfance qu’il met en œuvre son idéal de réconciliation spirituelle, avant-garde d’un dialogue interreligieux qui ne dit pas encore son nom. Ce projet est esquissé en 1954 puis voit le jour en 1955, « pour une Paix sereine en Algérie ». Des ouvriers musulmans viennent en pèlerinage depuis la région parisienne, tout comme des proches de Louis Massignon, membres de la Badaliya ou d’autres comités où l’islamologue, récemment retraité du Collège de France, s’implique de plus en plus. 

Ce pèlerinage atypique des Sept Dormants devient rapidement une activité importante de Louis Massignon qui la promeut parmi ses nombreux réseaux de relation (universitaires, ecclésiastiques, médiatiques, politiques). Il va même chercher à opérer une série de jumelages avec d’autres sites dédiés aux Dormants : à Guidjel en Algérie, à Séfrou au Maroc (avec André Chouraqui, dans une perspective incluant le judaïsme), à Rotthof en Allemagne, ainsi qu’à Rome et à Éphèse. 

Le mystère des Sept Dormants va littéralement l’habiter jusqu’à son dernier souffle. En juillet 1962, il ne peut pas manquer le pèlerinage en Bretagne où il invite un jeune étudiant comorien, Mohamed Taki Abdulkarim (futur Président de la République des Comores en 1996), psalmodie la sourate de la Caverne devant la source à sept trous qui  coule en contrebas de la chapelle. Jusqu’à la fin, il exalte ce projet de réconciliation, comme dans sa dernière lettre à Jacques Maritain : « comme ce sont des martyrs. Chrétien, ces VII  “Lazare” enterrés jouxtent la tombe, à Ephèse, de la Sœur de Lazare (la Madeleine, première source de notre Foi dans la Résurrection, du Christ et avec le Christ, par le Christ), – et que l’abandon absolu à Dieu des VII Dormants est le fond selon Hallâj de l’union mystique, – vous voyez que la chrétienté converge avec l’Islam (= “abandon”) dans ce Témoignage » (lettre du 21 août 1962, p. 835).

Témoignages 

« C’est par Hallâj que je les ai connus, lui qui les avait aimés et qui est mort dans l’année à eux dédiée, symbolisant la consommation de l’amour dans un cœur soumis à la seule direction de Dieu. J’ai eu de leur part quelques heures de grâce comme ce geste de la mère qui apprend à l’enfant ses premiers pas. »

Lettre du 7 janvier 1955 à Mary Kahil, L’hospitalités sacrée, p. 292


« Plus profondément, […] se réveiller après tant d’années, n’a de sens que pour ceux qui se retrouvent dans un même amour, au terme de la germination sourde et sûre, dans leurs cœurs visités par la grâce du printemps éternel. »

Conférence donnée au Congrès des Orientalistes à Bruxelles, le 5 septembre 1938


« C’était hier au martyrologe les  “Sept Dormants” d’Éphèse […] leur légende m’est chère, parce que le Coran leur consacre un long récit, et, parce que les mystiques musulmans le commentent en disant que le nombre d’années passées par les 7 jeunes gens dans la Caverne est le nombre de la Consommation d’amour divin. […] j’ai expérimenté, je vous l’ai raconté, un  “réveil” analogue… » 

Lettre du 28 juillet 1936 à Charles Du Bos in M. Pénicaud, 2016 p. 447


« Une série d’indications de la grâce m’ont amené, depuis quelques années, à la certitude que la vénération des VII Dormants […] est l’un des plus puissants moyens d’aboutir à l’Unité entre ces deux Communautés de Croyants dans le Dieu d’Abraham. »

Lettre du 12 septembre 1954 à Mgr Suleyman Sayegh, évêque de Palaeopolis, patriarcat chaldéen de Mossoul, in  M. Pénicaud, 2016 p. 156


« Le monde spirituel de la Chrétienté primitive a reçu une structure interne indéniable, où Marie se retrouve avec Jean, la Madeleine et les VII Dormants ; reliés là ensemble, dans une même perspective : de Dormition et de Résurrection. »

Karl Gschwind, chanoine de Bâle et fondateur d’une association éphésienne qui inspira L. Massignon, Wieder erwachendes Ephesos, pp. 18-19



Bibliographie de Louis Massignon :

Bulletin de l’association des Amis de Louis Massignon, 8, 1999

Bulletin de l’association des Amis de Louis Massignon, 16, 2004

« Les Sept Dormants d’Éphèse (ahl Al-Kahf) en Islam et en Chrétienté. Recueil documentaire et iconographique », Revue des Études Islamiques, Geuthner, 1954, 1955, 1957, 1958, 1959, 1960, 1961, 1963

« Recherches sur la valeur eschatologique de la légende des Sept Dormants chez les Musulmans », Congrès des Orientalistes de Bruxelles, 5 septembre 1938, Bulletin des Amis de Louis Massignon, 16, 2004, pp.12-16

« Les Sept Dormants, Apocalypse de l’Islam », Écrits Mémorables, Robert Laffont, 2009 (1950), I, pp. 321-33

« La crypte-dolmen des VII Saints Dormants d’Éphèse au Stiffel (en Plouaret, puis Vieux-Marché) », Extrait des Mémoires de la Société d’Émulation des Côtes-du-Nord, Les Presses Bretonnes, 1992 (1958)


Bibliographie sur Louis Massignon et les Sept Dormants :

Les Sept Dormants ou les Gens de la Caverne. Héritage spirituel commun aux chrétiens et aux musulmans, collectif, Saint-Léger Éditions, 2018

François Jourdan, La tradition des Sept Dormants. Une rencontre entre chrétiens et musulmans, Maisonneuve et Larose, 2001 (1983)

Youakim Moubarac, Le culte liturgique et populaire des VII Dormants Martyrs d’Éphèse (Ahl al Kahf). Trait d’union Orient-Occident entre l’Islam et la Chrétienté, Université pontificale grégorienne, 1961. 

Manoël Pénicaud, Le réveil des Sept Dormants. Un pèlerinage islamo-chrétien en Bretagne, Paris, Le Cerf, 2016 (2014). Ouvrage tiré d’une thèse de doctorat soutenue à Aix-Marseille Université en 2010.

Manoël Pénicaud, « Louis Massignon, entrepreneur et “prophète” de la réconciliation eschatologique ? », in E. Aubin-Boltanski et C. Gauthier (dir.), Penser la fin du monde, CNRS Éditions, 2014, pp. 303-324

Manoël Pénicaud, « Sept Dormants », in D. Albera, M. Crivello, M. Tozy (dir.), Dictionnaire de la Méditerranée, Actes Sud/MMSH, 2016, pp. 1882-1886

MP