Considéré comme l’ancêtre commun et le père des Gens du Livre (Ahl al-Kitab, en arabe), Abraham est une figure centrale des trois monothéismes. D’après le Livre de la Genèse, originaire de la région d’Ur en Chaldée, le patriarche âgé de 75 ans quitta son clan établi à Harrran pour rejoindre la Terre Promise par Dieu : « Va-t’en de ton pays […] dans le pays que je te montrerai » (Gn 12,1) Arrivé à destination, il sillonne le pays de Canaan et prend de l’âge, sans que sa femme Sarah ne puisse lui donner d’héritier. Cette dernière lui permet alors de « connaître » sa servante Agar, souvent qualifiée d’« égyptienne », qui va donner naissance à Ismaël.

Toujours selon la Bible, c’est à la chênaie de Mambré qu’Abraham aperçoit un jour trois mystérieux visiteurs à qui il offre spontanément l’hospitalité. Cet accueil est fondateur car l’un de ces étrangers, que la tradition présentera comme des anges, annonce à Sarah qu’elle aura enfanté l’année suivante, malgré son âge très avancé. Ainsi naîtra Isaac, et à travers lui, toute la postérité hébraïque. Cet épisode capital n’est pas seulement relaté dans la Genèse (Gn 18), mais aussi dans le Coran (11,69-76 ; 15,51-60 ; 51,24-36), ce qui lui confère une importante portée inter-monothéiste.

Le cycle abrahamique est ponctué d’autres récits bien connus, le point d’orgue étant le sacrifice exigé par Dieu de son fils bien-aimé, auquel un bélier est substitué in extremis par un ange. D’ailleurs, si la Bible précise qu’il s’agit d’Isaac (Gn 22), le Coran ne spécifie pas son identité (37,101-102). Beaucoup de musulmans croient toutefois qu’il s’agit d’Ismaël, ce fils chassé au désert avec sa mère à la naissance d’Isaac. Ce point d’acmé sacrificiel est en tout cas commémoré chaque année lors de la fête islamique de l’Aïd al-Kébir.

En islam, le prophète Ibrahim/Abraham occupe une place de premier plan dans la généalogie prophétique qui va d’Adam à Mohammed. Dans le Coran, qui comporte une sourate à son nom, il est désigné comme l’« Ami de Dieu » (Khalîl Allâh, Coran 4,125). Ce surnom est par la suite devenu l’appellation arabe de la ville palestinienne d’Hébron, à proximité de Mambré où il avait planté son campement.

Abraham est en effet resté nomade toute sa vie, jusqu’à ce qu’il achète aux Cananéens un terrain pour inhumer Sarah qui mourut à 127 ans (Gn 23). C’est là, dans la caverne de Makpelah (« multiple » en hébreu), qu’Abraham aurait été enterré à l’âge de 175 ans, par les deux frères ennemis, Ismaël et Isaac (Gn 25,9). Le site, dénommé « Caveau des Patriarches », est devenu au fil des siècles un lieu saint important pour les trois monothéismes, puisqu’Abraham et Sarah auraient été rejoints par Isaac et Rébecca, puis Jacob et Léa. S’y trouverait aussi la tombe de Joseph, et selon une tradition locale musulmane, celles d’Adam et Ève. 

La figure Abraham est essentielle pour comprendre la spiritualité mystique de Louis Massignon. Peu après sa conversion, en octobre 1908, il demande l’intercession du patriarche pour sauver ses « frères perdus » de Sodome, les homosexuels et notamment son ancien amant Luis de Cuadra, en préfiguration de sa prière de substitution (Badaliya). Cet horizon ne le quitte jamais mais va nettement se renforcer après la Première Guerre mondiale, puisqu’à partir de 1920, il décide de prier quotidiennement pour Sodome, lorsqu’il instaura sa triple prière d’Abraham autour des trois angélus : « Aube — Juifs, péché contre l’Espérance ; Midi — Musulmans, péché contre la Foi ; Soir — Sodome, péché contre la charité » (Notes sur ma Conversion, inédit).

Ces méditations abrahamiques vont peu à peu le conduire à rédiger trois textes majeurs qu’il va appeler ses Trois prières d’Abraham, à partir de trois épisodes consignés dans la Bible : l’intercession du Patriarche pour épargner les justes de Sodome (Gn 18,22-33), la prière pour Ismaël à Beersheba (Gn 21,9-21), et le sacrifice d’Isaac sur le mont Moriah (Gn 22,1-19). Les deux premières sont plus ou moins finalisées en 1927, tandis que la troisième demeurera inachevée. En 1929, il distribue de façon très ciblée des exemplaires numérotés de sa la Prière sur Sodome, suivie de l’Hégire d’Ismaël en 1935. Les listes des destinataires, publiées dans l’édition des Trois prières de 1997 donnent un aperçu de l’éventail des personnalités concernées, parmi lesquelles Paul Claudel, Henry Corbin, Jacques Maritain, Roger Martin du Gard, Jules Monchanin, Marie Kahîl, Jean-Mohamed Abdeljelil

Au cours des années 1930, Abraham occupe une place de plus en plus prégnante dans la vie spirituelle de Louis Massignon. En 1931, il entre dans le Tiers-Ordre franciscain en prenant le nom d’Ibrahim/Abraham. Certains vont jusqu’à parler d’une sorte « d’auto-identification au patriarche », notamment pour accepter la tragique disparition de son fils aîné, Yves, en 1935, en écho au sacrifice d’Isaac qu’Abraham s’apprêtait à offrir à Dieu (M. Pénicaud, p. 296).

Après avoir été mobilisé au début de la Seconde Guerre mondiale et être revenu à Paris sous l’Occupation, Louis Massignon initie à partir de 1943 une messe mensuelle « pour Sodome » à Paris, en compagnie du jésuite Jean Daniélou et de Marcel Moré.

Abraham incarne pour Louis Massignon l’idéal de l’hospitalité sacrée, à travers l’épisode de Mambré mentionné plus haut. Cette hospitalité mystique de double d’une lecture politique qui va s’imposer à l’occasion de la création de l’État d’Israël en 1948, entraînant la partition de la Palestine et de la Terre sainte, chose « sacrilège » pour lui. Dès lors, il ne va cesser de clamer la nécessité du respect de l’hôte et des personnes déplacées, au premier rang desquels figurent les réfugiés palestiniens . Il prend publiquement position et va chaque année visiter leurs camps, tout en se rendant en pèlerinage à la mosquée d’Abraham (Haram Al-Ibrahim) à Hébron, nom musulman du Caveau des Patriarches. Dans son article « L’Occident devant l’Orient », il rapporte : « Sa tombe, à Hébron, est un lieu saint. J’y ai revu de vieux cheikhs qui vivent là assez pauvrement : ils y entretiennent le culte, qui est d’ailleurs très sobre, au moyen de revenus fondants. Ils m’ont dit leur désespoir d’être abandonnés et trahis, enserrés de trois côtés par les sentinelles israéliennes » (p. 68). 

La fin de la vie de Louis Massignon est en grande partie placée sous l’égide d’Abraham, figure de proue de la réconciliation qu’il appelle de ses vœux. Une réconciliation d’abord eschatologique des enfants d’Abraham, en rapport avec le Jugement Dernier, qu’il s’agit de préparer ici-bas. Il est en cela l’un des pères français de l’abrahamisme, mouvement de pensée spirituel précurseur du dialogue interreligieux qui se déploiera après le concile de Vatican II. Abraham est alors censé incarner un trait d’union généalogique et symbolique entre les différents monothéismes. 

Témoignages : 

« Refait chrétien, depuis vingt-sept ans — la joie m’a été donnée, trois fois par jour, à chaque Angelus — de prier, en pénitent que son adoption a sauvé, la triple prière patriarcale d’Abraham, père de tous les croyants : pour Sodome, pour Ismaël, pour Isaac. Et les promesses, les épis, déjà, de cette triple intention spirituelle s’alourdissent assez, le long de ma route, pour qu’aujourd’hui, aux passants que je croise, je les tende à genoux, afin qu’ils en froissent ces prémices. » 

Louis Massignon, « Les trois prières d’Abraham », Dieu Vivant, XIII, 1949, p. 23 (voir Parole Donnée, 1983)


 

« J’ai essayé de refaire l’itinéraire d’Abraham […]. Je suis parti d’Ur en Chaldée, je suis allé tout près de Harran et jusqu’à Berséba où Abraham a abandonné son fils aîné Ismaël. Je suis allé à Mambré où il a demandé le pardon de Sodome, et enfin à Jérusalem. Là, j’ai compris que c’était le Père de toutes les croyances, qu’il a été le pèlerin, le gèr, celui qui a quitté les siens, qui a fait un pacte d’amitié avec les pays étrangers où il venait en pèlerin, que la Terre sainte n’était pas le monopole d’une race, mais la terre promise à tous les pèlerins comme lui. » 

Louis Massignon, « La foi aux dimensions du monde », Écrits Mémorables, I, 2009 (1949), p. 17


« Plus qu’aucun autre avocat des causes désespérées, Abraham est un intercesseur. Car les autres saints guérisseurs des désespoirs cautérisent des plaies passagères, tandis qu’Abraham continue à être invoqué comme leur Père par douze millions de juifs, qui aspirent à posséder pour eux seuls cette Terre sainte qui lui fut autrefois promise ; et par quatre cents millions de musulmans qui se fient patiemment à son Dieu, aux cinq prières, aux fiançailles, aux funérailles, au pèlerinage. Les juifs n’ont plus qu’une espérance, mais elle est abrahamique, les musulmans n’ont plus qu’une foi, mais c’est celle d’Abraham dans la justice de Dieu (au-delà de toutes les apparences humaines). Et ces deux prosternations séculaires surplombent, immobiles comme des volcans en activité, le déroulement des joies et des soucis passagers des incirconcis, dans le jour crépusculaire des idoles. »

Louis Massignon, Les trois prières d’Abraham, 1997, p. 134


« J’ai eu dès ce soir-là, ce sentiment que j’ai toujours eu depuis quand je l’ai rencontré : c’est que le temps n’existe pas pour lui. Il était le contemporain d’Abraham. Le Christ disait : “Avant qu’Abraham fut, je suis”, Massignon aurait pu dire : “Quand Abraham était, moi aussi j’étais.” » 

François Mauriac, « Hommage à Louis Massignon »,  France Culture, 18 novembre 1967 



Bibliographie
:  

Louis Massignon,
–   Les trois prières d’Abraham
, Cerf, 1997
– « L’Occident devant l’Orient. Primauté d’une solution culturelle », Écrits Mémorables, t. I, 2009 (1949), pp. 57-73 (p. 68) 
–  « La foi aux dimensions du monde », Écrits Mémorables, t. I, 2009 (1949), pp. 13-18 (p. 17)

Youakim Moubarac, Abraham dans le Coran, Vrin, 1958 

Mathias Morgenstern et Manoël Pénicaud, « Abraham », Dictionnaire de la Méditerranée, Actes Sud/MMSH, 2016, pp. 31-34

Manoël Pénicaud, Louis Massignon. Le « catholique musulman », Bayard, 2020, (pp. 284, 292-297)

MP