Mary Kahil
(1889-1979)

Née d’un père égyptien de confession grecque-catholique (melkite), et d’une mère allemande, Mary Kahil, s’inscrit dans une double culture orientale et occidentale, ce qui la prédispose au dialogue entre chrétiens et musulmans, à la suite de Louis Massignon auquel elle se dit attachée « comme à un maître spirituel et non comme à un homme » comme elle l’explique à Jacques Keryell (p. 98). Véritable âme-sœur spirituelle, elle cofonde avec lui la Badaliya et assiste à son ordination secrète. Leur intense relation spirituelle a donné lieu à une abondante correspondance, partiellement publiée par Jacques Keryell en 1987, sous le titre Louis Massignon. L’Hospitalité sacrée. Ce livre donne des extraits des 253 lettres reçues de l’islamologue et reproduit quelques-unes des siennes. Mary Kahil en a déposé l’ensemble à la bibliothèque du Vatican. Quelques lettres éparses subsistent pour l’autre côté, notamment dans le fonds des archives familiales à la BNF. 

Originaire de Syrie, la famille Kahil s’établit à Damiette et à Alexandrie dans les années 1750. Plusieurs de ses ancêtres, quoique chrétiens et donc « dhimmis » (« protégés » en arabe, statut discriminatoire réservé aux minorités religieuses en terre d’islam), bénéficient de la politique de réformes lancée par le vice-roi d’Égypte, Mohammed Ali, et occupent des positions élevées dans l’administration du pays. Constantin Kahil, son père, est négociant en bois et représente les intérêts de plusieurs pays occidentaux auprès du khédive du Caire (khédive est un mot persan signifiant « seigneur ». Ce titre est donné par le sultan ottoman au vice-roi d’Egypte). Dernière d’une fratrie de quatre enfants, elle fait ses études primaires et secondaires chez les religieuses de la mère de Dieu au Caire et chez les sœurs de Nazareth à Beyrouth. 

« Célibataire, elle consacre sa vie à de nombreuses activités sociales et religieuses dans les milieux chrétiens et musulmans. Son éducation, ses relations de jeunesse, son milieu lui permettent de devenir un lien vivant entre l’Islam et le Christianisme », rapporte Jacques Keryell (p. 79). Chez elle en effet, le souci spirituel des musulmans s’enracine dans une action sociale aux multiples facettes. La portée de ses engagements au sein de la société égyptienne ne peut se comprendre qu’en évoquant l’Égypte multiconfessionnelle d’alors, où une élite chrétienne éduquée, aux côtés de la majorité musulmane, pouvait participer pleinement au renouveau politique, social et culturel du pays ; un monde aujourd’hui révolu.

Tout d’abord, elle participe à l’Union féministe égyptienne, fondée en 1923 par deux de ses amies intimes, Houda Chaaraoui et Césa Nabataoui. Ce mouvement rassemble chrétiennes et musulmanes ; son drapeau vert est frappé en son cœur d’un croissant et d’une croix. Il vise à une législation plus favorable aux femmes (abolition du port du voile, restriction ou abolition de la polygamie, arbitrage du divorce, éducation des filles à égalité avec les garçons), promeut l’action sociale en direction des plus défavorisées (dispensaires, ouvroirs féminins) et soutient la lutte politique contre le mandat britannique. Dès 1910, Mary Kahil s’engage aussi dans l’œuvre Mohammed Ali, une association musulmane à but social, sanitaire, culturel et éducatif. 

De plus, elle est un pilier de la communauté melkite qu’elle souhaite ancrer dans son arabité tout en l’ouvrant au monde. Elle participe, aux côtés du père Ayrout, à l’Association des écoles de Haute-Égypte, relancée en 1942 et qui vise à éduquer, soigner et aider au développement économique les chrétiennes défavorisées afin d’éviter leur islamisation rampante. Souhaitant revivifier de l’intérieur le christianisme oriental, tous rites confondus, par la prière comme par l’apostolat laïc, elle achète en 1941 une église anglicane désaffectée au centre du Caire et la restaure pour moitié à partir de ses fonds propres. Cette église, baptisée Notre-Dame-de-la-Paix, abrite un lieu de conférences – le Centre Dar es-Salam (la Maison de la Paix) – où se pressent des conférenciers de renommée internationale comme Serge de Beaurecueil, René Voillaume, Maurice Zundel et Ibrahim Madkour. Louis Massignon en fait partie et, dans son sillage, toute une génération de jeunes islamologues catholiques : Roger Arnaldez, Louis Gardet, Georges Anawati et Youakim Moubarac

En parallèle de cette association surtout fréquentée par des chrétiens, Mary Kahil s’investit aussi dans l’Association Ikhwan es Safa (Frères sincères), fondée en 1941 avec le père Ayrout et des professeurs de la prestigieuse université sunnite d’Al-Azhar. Au centre Dar es-Salaam sont organisées des conférences où alternent orateurs chrétien et musulman. Dissout par Nasser, ce mouvement renaît en 1975 avec Mary Kahil et le Docteur Abdo Essallam, ex-ministre de la Santé, sous le nom de Ikha el-Dini (Fraternité religieuse). Une fois par an, pendant le Ramadan, un iftar (rupture du jeûne) précède la réunion. 

Véritable égérie spirituelle de Louis Massignon, sa première rencontre avec ce dernier est cependant loin d’être concluante. Elle a lieu le 11 décembre 1912 chez la comtesse Mercédès de Hohenwaert, épouse du consul d’Autriche et tertiaire franciscaine. Elle raconte : « Un jour, [la comtesse] me dit : “Mary, je vais vous mettre à côté de vous un petit ‘arabe’. Vous allez pouvoir ainsi parler arabe. (…) À cette table, il y avait beaucoup d’hommes ; et j’ai trouvé près de moi un garçon fin et sinueux, très fin, très sinueux, un peu tordu, avec un monocle à l’œil et un ruban noir au monocle. Il avait un chapeau noir, son habit était noir. Il m’a parlé en arabe. » (Keryell 1987, p. 92-93). Mary ne ménage pas son interlocuteur : « Vous êtes mon ennemi-né », lui lance-t-elle en apprenant qu’il a contribué à l’ouverture d’une école française en Syrie dénommée Jeanne d’Arc, arguant que les chrétiens d’Orient n’ont pas besoin de cette sainte occidentale. Citons en contrepoint le souvenir de l’islamologue rapporté dans ses Notes sur ma Conversion :

« En causant avec elle, je m’ouvre un instant sur mes désirs de vie parfaite, devant ce jeune visage levé vers moi avec soif de la vie et qui me rend, pour la première fois depuis 1907, le visage féminin acceptable. Je sors de ce débat troublé […], outré d’avoir senti faiblir, sous une offensive féminine inattendue, ma misogynie pécheresse, qui, depuis ma conversion, faisait front commun avec un parti pris ascétique “manichéen” condamnant toute chair avec la femme et la procréation. »

Ils se revoient pourtant chez la comtesse. Luis de Cuadra compte parmi les connaissances de Mary, mais elle ignore son homosexualité tout comme sa relation passée avec Louis Massignon. Début février 1913, Luis de Cuadra tombe gravement malade, frappé par le typhus, et est hospitalisé. Fort inquiète, sa mère demande à ses amis de prier pour sa guérison et même pour son retour au christianisme lorsqu’il est à l’article de la mort. C’est alors que Louis déclare à Mary :

« Vous êtes malheureuse parce que Luis va mourir, mais faites donc pour lui un sacrifice ! Faites le sacrifice de votre vie. – Quoi ? Le sacrifice de ma vie, moi ?! – Oui, offrez votre vie pour que Luis se convertisse. » (p. 94).

Telle est l’origine de leur premier vœu commun de substitution, ce 7 février, pour le salut de leur ami et sa conversion. Elle y consent, d’abord pour qu’il guérisse, sans prendre cette démarche avec autant de sérieux que le jeune Français.

Près de vingt ans plus tard, elle retrouve Louis Massignon durant l’hiver 1934 alors qu’il est au Caire pour siéger au sein de la nouvelle Académie de langue arabe. Elle relate à propos du 29 janvier 1934 : « C’est alors que j’ai vu venir vers moi une silhouette falote, un homme courbé, la tête penchée, moi qui l’avais connu si grand. Il me dit : “ Ah, c’est vous ? Vous n’avez pas changé. ” – “ Vous non plus ! ” – Ce n’était pas vrai. Nous étions tous les deux des restes. » Ils échangent à bâtons rompus ; Louis Massignon comme à son habitude parle « comme un fleuve ».  – « Mais qu’est-ce que vous faites de votre vie ? finit-il par lui demander. – Voilà, je m’occupe de certaines choses, mais pas de façon classique. – Mais qu’est-ce que vous appelez classique ? – Je ne m’occupe pas d’œuvres chrétiennes. Je m’occupe d’œuvres musulmanes. Je suis rentrée dans l’œuvre Mohammed Ali et dans l’Union féministe égyptienne. Et ainsi, j’essaie d’entrer en contact avec les femmes musulmanes de ce pays. – C’est que telle est votre vocation ! s’exclame alors Massignon, très sérieux, me regardant droit dans les yeux. – Mais quelle vocation, moi, une vocation ? Mais je n’ai pas de vocation religieuse ! – Non, votre vocation c’est d’avoir affaire avec les musulmans », répond-il plein de solennité » (p. 97-98).

Leur vœu de substitution pour sauver Luis de Cuadra va désormais s’élargir à tous les musulmans par le biais de la fondation d’une sodalité de prières, la Badaliya (« substitution » en arabe). Ses membres s’offrent en substitués à la place des musulmans dont l’amour manque à la personne du Christ. Il s’agit donc de prier pour leur salut et non de les convertir. Le vœu de Badaliya est scellé le 9 février 1934, à Damiette, ville dont Mary Kahil est originaire, mais surtout, lieu de la rencontre supposée entre Saint François d’Assise et le sultan Al-Kâmil, lors d’une trêve de la cinquième croisade, en 1219. Mary Kahil rapporte la scène qui se déroule à l’église franciscaine où le Poverello se serait recueilli avant son entrevue avec le souverain : « Cette église a trois grandes fenêtres qui donnent sur le Nil et les palmiers se balancent derrière les fenêtres. J’ai alors prié là dans une dévotion intense, dans une espèce d’envoûtement difficile à expliquer ». Massignon lui lance : « Vous êtes marquée pour un vœu. Faites donc un vœu. – Mais quel vœu ? – Celui de les aimer. – C’est impossible !  Répond-elle, fidèle à sa condition de chrétienne orientale. – Il n’y a rien de plus proche de la haine que l’amour. Faites un vœu, celui de donner votre vie pour eux », déclare-t-il avec une confiance et une ascendance telles que Mary s’exécute. Offrir ainsi sa vie lui procure d’un coup une exaltation indescriptible. Elle se souvient : 

« Massignon me prit la main. Il a fait le même vœu. Nous avons fait ce vœu dans une ferveur, une illumination que je ne connais plus. En sortant de l’église, j’étais transformée. Je n’étais plus moi-même. J’étais comme une vie de flammes. En marchant, je trouve un clou de chaïya, un immense clou de charpentier. Alors, je l’ai pris et je l’ai donné à Massignon. Il m’a dit : “Pourquoi ce clou ?” Je lui ai dit : “Pour vous percer le cœur.” Et il a mis le clou dans sa poche. » (p. 100). Dès le lendemain de ce vœu commun, Louis remercie son amie par écrit :

« Soyez bénie pour cette blessure miséricordieuse, — qui a rouvert mon cœur trop serré, — pour cette offrande que vous avez faite à ma place en 1913, pour l’âme de mon ami Luis, — qui, je l’ai senti après la communion, jeudi, — doit être maintenant hors du feu, ou bien près d’être sauvé ; et qui unit nos deux sacrifices, indistincts désormais, pour toujours, — comme le clou de la Croix qui perce les deux mains unies, — dans notre blason de tertiaires franciscains : où nos deux mains n’en font même plus qu’une, puisque l’autre est celle de notre Unique Amant, Jésus » (p. 175). 

Cette œuvre commune reçoit à Rome la bénédiction du pape, Pie XI, lors d’une audience privée accordée à Louis Massignon, le 18 juillet 1934. 

Après la mort de son fils aîné, Yves, en 1935, se sentant incompris de ses proches, Louis Massignon se rapproche encore de Mary Kahil qui partage avec lui le même engagement spirituel envers les musulmans. Leur correspondance est quotidienne, avec une quasi interruption après l’ordination de Louis Massignon. 

Véritable sœur spirituelle, tout laisse à penser que Mary Kahil a joué un rôle actif en faveur de son accès au sacerdoce, véritable acmé de sa vie spirituelle de substitué. Au préalable, à la suite d’une audience privée avec le pape Pie XII, le 3 février 1949, l’orientaliste a obtenu, l’indult (dérogation) pour passer du rite latin au rite grec-catholique melkite, un rite byzantin en langue arabe. L’Église melkite est une Église d’Orient rattachée à Rome. Comme les orthodoxes, elle accepte que des hommes mariés deviennent prêtres (et non l’inverse). Or, c’est justement la communauté religieuse à laquelle appartient Mary Kahil. De plus, elle est le seul témoin de son ordination qui a lieu le 28 janvier 1950, par les mains de Mgr Medawar, en l’église Sainte-Marie-de-la-Paix au Caire, église qu’elle a elle-même restaurée. Trois jours après, « Sœur Maryam » écrit à « son frère Ibrahim » (le nom que L. Massignon a reçu comme tertiaire franciscain en 1931) : 

« Agenouillée à vos pieds, couchée et prosternée devant la majesté divine de notre Père des Cieux de qui découlent toute tendresse et toute miséricorde […]. Ce Roi de Gloire, couvert de l’humilité divine, qui l’a abaissé jusqu’à nous. Abaissé jusqu’à nous, mon Père, jusqu’à cette chambre de malade et ce misérable meuble servant de Sainte Table, jusqu’à cette misérable chambre usée et râpée où tant de fois nous avons parlé de mille choses profanes, contre cette fenêtre d’où je surveillais jadis les curieux et les indiscrets. Là, contre ces rideaux de vieille soie brûlée qui ont caché tant de vie dans les harems ; car ils viennent d’un vieux palais et ont assisté à des vies, et des joies, des douleurs des familles. […] Là, de vos “mains saintes et consacrées”, vous, mon Père, avez fait descendre en ce lieu indigne le Seigneur, le Roi du Ciel, l’amant de nos âmes, celui que nous avons aimé depuis toujours, celui que nous avons cherché à travers les barreaux de notre chair et qui regarde par le treillis. » (pp. 325-326). 


Bibliographie :

Jacques Keryell

  • Louis Massignon. L’Hospitalité sacrée, Edition de la Nouvelle Cité, 1987 
  • Mary Kahil, une grande dame d’Egypte, 1889-1979, Geuthner, 2010

Foi et tradition, Mary Kahil, 24 mn, France Culture, 03/10/2010, avec Jacques Keryell, à l’occasion de la parution de son livre Mary Kahîl – Une Grande Dame d’Egypte 1889-1979.

BM