Avant d’entrer dans la Compagnie de Jésus en 1929, Jean Daniélou rencontre Louis Massignon chez Jacques et Raïssa Maritain. Il lui fait forte impression : « un de ceux en qui s’unissent le raffinement culturel et un sens très profond de la contemplation » dira-t-il.

Il fait ses études de théologie au scolasticat de Lyon Fourvière, entouré de grands maîtres comme Balthasar, Lubac, Fontoynont…. Ordonné prêtre le 24 août 1938, il se spécialise en patristique. Aumônier d’étudiants, « groupe catholique des lettres » et de l’École Normale Supérieure de Sèvres, il travaille à sa thèse sur Platonisme et théologie mystique Essai sur la doctrine spirituelle de saint Grégoire de Nysse qu’il soutient en Sorbonne en 1943. Il est alors nommé à la chaire du père Jules Lebreton « Histoire des Origines chrétiennes » à l’Institut Catholique de Paris et affecté à la rédaction de la revue jésuite Études.

Il s’installe au siège de cette publication, rue Monsieur, à deux pas de chez L. Massignon; il le surprend souvent à la chapelle des jésuites « prosterné à la manière des orientaux » (Et qui est mon prochain ? p. 162). De brefs échanges l’introduisent dans l’intimité du savant qui lui confie l’existence de la chaîne de prières « pour les désespérés » initiée par lui depuis 1928, à laquelle sont associés le père de Menasce, l’abbé Baron et Mgr Mulla Zadé. Très sensible à la souffrance morale d’autrui, Jean Daniélou consent à célébrer une messe mensuelle (de rescapage) pour Sodome, dont « nous portons la charge spirituelle […]. Pour tous ceux-là, nous pouvons dire qu’Abraham a prié obstinément et qu’il nous apprend à prier obstinément pour eux, car rien n’est impossible à Dieu qui change les cœurs » 

A l’affût de tout ce qui se pense et s’écrit, ami de Marie-Madeleine Davy, il s’agrège pendant la guerre au premier noyau de la revue Dieu Vivant autour de Marcel Moré et en deviendra un conseiller irremplaçable, mais sans jamais faire partie du Comité de rédaction qui, par principe, refuse de dépendre d’un ecclésiastique. Ainsi, c’est Jean Daniélou qui provoque la célèbre « discussion sur le péché », en réaction à la parution du livre de Georges Bataille, L’expérience intérieure. C’est lui qui rédige la « contestation » comme base du débat. Il note le soir même : « La discussion qui s’en suivit, notamment avec Louis Massignon, fut d’une rare qualité spirituelle » dans une lettre au père de Lubac du 13 mars 1946. A cette réunion du 5 mars 1946, était présente toute l’intelligentsia du moment : Sartre, Beauvoir, Camus, Gabriel Marcel, Michel Leiris, Merleau-Ponty…

Un groupe naissant de spiritualité missionnaire autour de Mère Marie de l’Assomption, le requiert comme aumônier. Ce sera le Cercle Saint Jean-Baptiste, qui s’inspire expressément, selon ses paroles « de Monchanin et de Massignon par leur attitude de respect et de sympathie pour les cultures et les religions », et vise à poursuivre dans leur sillage. 

En spécialiste des débuts du christianisme, il constate la symbiose qui s’est faite entre le message des Évangiles et la culture du temps et souhaite qu’elle se poursuive à l’époque contemporaine, d’où sa grande ouverture à tous les courants de pensée. Très attaché à l’expression symbolique, il est convaincu que les religions ont à nous apprendre quelque chose et que l’histoire du salut n’est pas achevée. Il s’afflige beaucoup du conflit israélo-palestinien et s’emploie à faire aboutir en haut-lieu le vœu de L. Massignon sur l’internationalisation de Jérusalem. Il rêve d’une église dédiée aux trois monothéismes dont les deux chapelles latérales seraient consacrées à la prière juive et à la prière musulmane.

Le dynamisme de Jean Daniélou, sa joyeuse humeur et sa culture font de lui un participant recherché par les différentes sessions, qui fleurissent dans les années 1950. Il y croise L. Massignon avec bonheur : à Florence où leur ami commun Giorgio La Pira – maire de la ville – organise les premiers Colloques méditerranéens ; à Ascona où le Cercle Eranos se rassemble dans la mouvance de Carl G. Jung et de Mircea Eliade pour des échanges sur le symbolisme ; au monastère de Toumliline au Maroc où se rencontrent des jeunes intellectuels du monde entier pour préparer les sociétés postcoloniales.   

A l’Institut catholique de Paris (ICP), il suscite et dirige un Institut Supérieur de Théologie des Religions pour accompagner la formation théologique par des études scientifiques des grandes religions. En 1961, il est élu doyen de la faculté de théologie à l’ICP et nommé expert au Concile Vatican II. Il coopère à la Déclaration sur les relations de l’Église avec les religions non-chrétiennes initiée par Paul VI. Il contribue à la création du Secrétariat pour les non-chrétiens dont il est nommé consulteur dès sa création en 1964. Élu pape en 1969, Paul VI se félicite de toutes ces initiatives et le reconnaît comme l’un des inspirateurs de l’aggiornemento.  Il le nomme alors évêque le 19 avril 1969, puis cardinal le 28 avril suivant. De plus, il est élu en 1972 à l’Académie Française au fauteuil du Cardinal Tisserant.

C’est à Rome, lors du Concile que Jean Daniélou apprend le décès de L. Massignon. Toute affaire cessante, il envoie une notice nécrologique à la revue Études.

Il reste que le lieu où Jean Daniélou et Louis Massignon se sont le mieux connus est la cellule pensante de Dieu Vivant. Chacun a publié plus d’une dizaine d’articles dans la revue. Jean Daniélou se dit ébloui par Les trois prières d’Abraham (1949), « sommet de la vie spirituelle ». Lorsqu’en 1949 paraît dans La vie spirituelle un article de l’abbé Steinmann prônant l’analyse historico-critique de l’Écriture, un front commun se forme avec L. Massignon, Claudel et Daniélou pour défendre « une lecture d’abord spirituelle ». L’islamologue riposte par son article « Soyons des sémites spirituels », suivi par Jean Daniélou dans « Exégèse et dogme ». « Le très curieux Marcel Moré » ne simplifie pas toujours les relations. Lorsque son ordination secrète s’ébruite, L. Massignon est exclu du comité de rédaction de Dieu Vivant, ce dont il est ulcéré ; il supplie Jean Daniélou d’intervenir en sa faveur, dans une lettre du 5 octobre 1950. En vain.

Les deux hommes se gardèrent toute leur estime et se retrouvèrent au moins chaque mois pour les « messes mensuelles/ et simultanées/ qui nous unissent silencieusement depuis 14 ans » . Sachant le prix que l’islamologue y attache, Jean Daniélou avait déjà introduit auprès de Pie XII cette « forme de réparation ». 

A la fois hommes de foi et hommes de science, leur parole reste nourriture pour aujourd’hui. A l’issue du premier grand Colloque islamo-chrétien de Tripoli (1976), Xavier Sallentin regrette « ces grands visionnaires […] il faudrait des œuvres d’intelligence et d’amour comme celles de Louis Massignon, R. Montagne et le Cardinal Daniélou ».

Témoignages de Jean Daniélou sur Louis Massignon : 

« Pour Mr Massignon, il ne faut pas du tout détruire l’islam, il faut le prolonger. Si un musulman allait au bout des exigences de son âme, il irait au Christ car il découvrirait certaines insuffisances et manques à l’intérieur de son esprit. Un homme comme Hallâj a trouvé cela et s’est libéré d’un certain formalisme et en a dégagé un monothéisme très pur. »  

1ère session du Cercle Saint Jean-Baptiste, 1945


« L’influence de Louis Massignon que j’avais rencontré à Dieu Vivant a été considérable : il avait une grande compréhension des valeurs de l’islam ; il a aidé beaucoup de musulmans à prendre conscience de leurs richesses religieuses. »  

Et qui est mon prochain, 1974, p. 162


Jean Daniélou se souviendra longtemps de « l’impression extraordinaire qu’il [Louis Massignon] me fit par la précision de sa pensée, par la prodigieuse mémoire qui lui permettait de citer des faits et des documents qu’il était seul à connaître, et de faire des rapprochements vertigineux par la splendeur de son langage, mais plus encore, on sentait en lui à la fois la présence d’une vie spirituelle, d’un esprit d’adoration exceptionnel et en même temps une sympathie humaine très large allant vers les plus abandonnés et s’exprimant de la façon la plus effective. »

Études, n°315, décembre 1962, p. 398



Bibliographie : 

Jean Daniélou,
– Et qui est mon prochain ? Mémoires,
Stock, Paris, 1974, p.63
– Le mystère de l’Avent, Ed. du Seuil, 1948 ,p. 49

Marie-Thérèse Bessirard « Louis Massignon et le Père Daniélou » in Louis Massignon et ses contemporains (sous la direction de J.Keryell), Karthala 1997, p. 163-180.   

Françoise Jacquin, Histoire du Cercle Saint Jean-Baptiste, Beauchesne, 1987

FJ