Giulio Basetti Sani (1912–2001)

Giulio Basetti Sani est né à Florence le 6 janvier 1912, dans une famille de la noblesse toscane. Après son noviciat au couvent franciscain de l’Incontro, il complète ses études de théologie au monastère de Sargiano, où il est ordonné prêtre le 21 juillet 1935. Sa vocation missionnaire ne tarde pas à se manifester et, seulement quelques mois plus tard, en octobre, le père Provincial lui accorde la permission de partir en Égypte, pour rejoindre le séminaire franciscain de Gizeh. Il reste au Caire jusqu’en 1936, quand les Supérieurs décident de l’envoyer à Paris pour lui permettre de poursuivre sa formation à l’Institut Catholique. 

En France, Giulio Basetti Sani retrouve le père Jean Muhammad ‘Abd al-Jalil, qu’il avait déjà connu à l’Alverne en 1929. Abd al-Jalil lui suggère, en tant que frère mineur de la mission de la Haute-Égypte, de rendre visite au professeur Louis Massignon, et il se charge de fixer la rencontre. Ce premier échange avec le savant français touche profondément le père Giulio. Louis Massignon lui parle de la visite de Saint-François au sultan Malik al-Kâmil, des stigmates de l’Alverne et du voyage nocturne du prophète Muhammad, pour enfin lui confier un véritable engagement, qu’il lui demande d’accepter sérieusement. Il devra faire tout ce qui est possible, en tant que fils de Saint-François destiné à l’Égypte, afin que son Ordre puisse redécouvrir la signification de la mission du Saint pour le monde musulman. Même si ces paroles ne sont pas claires pour le père Giulio, il sort de l’appartement du 21 rue Monsieur avec une grande conviction : Louis Massignon a été capable de lire dans son cœur et de lui révéler de façon extraordinairement évidente sa vocation. Toute la vie du père Basetti Sani sera profondément marquée par ses rencontres avec Louis Massignon, qu’il reconnaitra toujours comme son Maître vénéré dans l’esprit de la Badaliya

Pour l’année académique 1937-1938, il obtient une bourse d’étude à l’Institut Pontifical d’Etudes d’Arabe et d’Islamologie de Rome ; pendant deux ans, il suit le cours sur l’islam donné par le professeur Paul Mulla. Si son intérêt pour la religion musulmane s’accroit constamment et se concentre surtout sur la personnalité du Prophète, ses questionnements augmentent aussi, car il commence à considérer comme insuffisants et peu exhaustifs les jugements de la majorité des orientalistes. 

Une fois diplômé de l’Institut pontifical oriental, il commence à préparer son retour en Égypte. Il débarque au Caire le 29 juillet 1939, quand la situation politique est en train de s’aggraver vertigineusement. En juin 1940, quand l’Italie déclare la guerre à la France et à l’Angleterre, les religieux italiens sont confinés dans le camp d’internement organisé au séminaire de Gizeh. Le père Giulio y restera deux ans et demi, puis, en octobre 1943, à cause de sa santé de plus en plus précaire, il sera envoyé à la maison de Saint Antoine al-Daher, avec toutefois l’interdiction absolue de sortir et de recevoir des visites. Il ne sera libéré qu’à la fin du conflit, en avril 1945, quand le camp d’internement sera restitué à la Mission. 

Pendant cet internement le père Giulio s’est confronté à la lecture de l’œuvre Refutatio al-Corani de Lodovico Marracci (1612-1700), de flagrante inspiration anti-musulmane, qui à Rome lui avait été présentée comme un important travail scientifique. En décembre 1946, il revoit Louis Massignon au Caire et il lui apporte quelques pages qu’il avait écrites sur Muhammad, pour avoir son avis. Quand le professeur lit ses conclusions nourries de l’œuvre de Lodovico Marracci, il conseille au franciscain de refaire son étude du Coran « avec la préoccupation de découvrir que Dieu est passé aussi par-là », mais aussi de lire et de méditer son opuscule Les trois prières d’Abraham. Une fois rentré au séminaire, le père Basetti Sani commence sa nouvelle lecture du Coran, et une soirée, de façon inattendue, il reçoit une véritable révélation, une « heure de grâce » qui lui dévoile pleinement sa vocation.  Seul Européen sur un grand bac traversant le Nil, il observe la multitude des musulmans en prière autour de lui et il comprend clairement qu’ils sont en train de prier le « Dieu d’Abraham ». Pour lui, ce moment représente une véritable conversion, qui a complètement changé sa vision des musulmans, mais qui surtout lui a permis de comprendre la signification profonde des paroles de Louis Massignon. A partir de ce jour, il est invité tous les vendredis à participer aux réunions de la Badaliya, par Mary Kahîl, cofondatrice de ce groupe de prières. 

En 1948, Giulio Basetti Sani, devenu Supérieur du séminaire, se consacre complétement à la réalisation de la commémoration du centenaire de Saint-Pacôme. Toujours plus touché par la question de l’œcuménisme, il se propose de réunir pour cette célébration des représentants de toutes les confessions chrétiennes d’Égypte : anglicanes, arméniennes, byzantines, chaldéennes, coptes, latines, maronites et syriaques. Si pour lui ce moment représente l’expression de l’union fraternelle qui rapproche tous les chrétiens, d’autres confrères ne sont pas du même avis.  Après la cérémonie, qui se déroule à l’université protestante américaine du Caire le 11 mars 1948, il est donc dénoncé au Saint-Office pour avoir organisé des réunions œcuméniques sans l’autorisation du Saint-Siège ; il est démis de sa fonction de Supérieur et obligé à partir pour trois mois de pénitence dans le désert, avec l’interdiction d’avoir des contacts avec les non-catholiques. 

Le climat tendu au séminaire et ses conditions de santé toujours plus difficiles l’obligent à rentrer en Italie, en mars 1950. Un an après, il fait son retour en Égypte, mais la situation devient rapidement compliquée, à cause de profonds désaccords avec les nouveaux Supérieurs de la Mission. En 1952, il est donc suspendu de l’enseignement pour graves déviations doctrinales et expulsé d’Égypte. Par l’entremise du vicaire apostolique de Port-Saïd, il est envoyé dans la Province franciscaine de Lyon ; pendant deux ans, il fréquente la faculté de théologie et en 1955 il rejoint la mission du Canal de Suez confiée aux franciscains des Provinces de France, pour organiser l’émigration des familles italiennes d’Égypte. 

Après un séjour d’un an au couvent franciscain de Montréal, où il écrit son premier livre Muhammad et Saint François, le père Provincial de Toscane l’oblige à retourner en Italie. En 1958, il est nommé Commissaire Provincial pour le Tiers-Ordre franciscain, mais à cause de son inexpérience, il se sent totalement incapable de réaliser les tâches que lui sont confiées. En outre, la méfiance de ses confrères et les insinuations sur son orthodoxie doctrinale sont de plus en plus pressantes et le poussent à prendre la décision extrême de s’enfuir du couvent de Florence. En avril 1959, il arrive à Genève, mais ses Supérieurs lui intiment de rentrer rapidement en Toscane. Il essaie de temporiser, mais la situation, déjà très tendue, va s’aggraver lorsque son livre Muhammad et Saint François, publié avec l’imprimatur par le Commissariat de Terre-Sainte d’Ottawa, est jugé comme non catholique : le père Giulio est donc définitivement expulsé de l’Ordre. 

En septembre 1959, il débarque à New York, mais toutes les maisons de l’Ordre lui son interdit et ses Supérieurs ne se montrent pas ouverts au dialogue. Malgré ses connaissances dans le milieu universitaire américain, il n’arrive pas à travailler aux États-Unis, à cause de sa situation juridique instable. C’est alors qu’une femme, secrétaire du département des religions de l’Université de Columbia, avec laquelle il avait instauré un lien d’amitié, lui propose de le faire sortir de cette situation de précarité. Le deux se marient civilement le 15 février 1960, mais ils décident dès 1963 de déposer leur dossier de séparation. Giulio Basetti Sani s’envole alors au Nouveau Mexique, pour commencer une période de pénitence chez les Serviteurs du Paraclet. Quand le divorce est définitif, le Supérieur commence à demander sa réhabilitation à Rome, qui arrive toutefois après trois ans de silence, et seulement grâce à son intervention directe auprès du cardinal Ottaviani. Il reprend donc l’enseignement à l’université Saint-Bonaventure de New York, même s’il devra attendre 1973 pour pouvoir refaire le noviciat et être réintégré dans l’Ordre, au sein de la Province franciscaine Santissimi Nominis de New York. Pendant cette période, il publie aussi son livre Il Corano nella luce di Cristo, dédié à la mémoire de ses deux maîtres, Louis Massignon et Paul Mulla.

En 1978, après des années marquées par de nombreux voyages au Moyen-Orient, Giulio Basetti Sani part en mission aux Philippines, comme professeur de théologie au séminaire franciscain de Manille ; son but consiste toutefois à réussir à revenir en Toscane. Il obtient la permission de rentrer à Florence, mais vu que le couvent de Fiesole lui est encore interdit, il décide d’accepter la proposition de l’Institut de Sciences Religieuses de Trente, qui l’invite à tenir un cours sur l’islam. Après huit ans d’enseignement, il doit repartir aux États-Unis, mais les Supérieurs l’autorisent à passer les dernières années de sa vie en Toscane. A partir de la fin des années 1990, il est accueilli à la maison de retraite adjacente au monastère de Fiesole, pour quitter ce monde le 24 mars 2001, à l’âge de 89 ans.

BS



Témoignages

« Pour en revenir encore aux écrits du P. Basetti Sani, on pourrait dire que c’est le seul qu’on puisse appeler disciple de Massignon, puisqu’il le dit. En outre, et cependant que tel massignonien d’après 1962 paraît honorer Massignon en le comparant à ses propres œuvres, le P. Giulio mène, au gré de mille et une tribulation sur plusieurs décennies, la persévérante entreprise de faire connaître en français, en italien et en anglais, des textes de Massignon inaccessibles (ou incompréhensibles) pour le lecteur moyen. Enfin par une multitude d’essais où les aperçus originaux ne font pas défaut sous les yeux d’une critique soi-disant scientifique, le P. Basetti a assumé l’énorme tâche de réveiller le catholicisme italien de la léthargie qui paraît être son lot théologique en islamologie depuis Marracci. »

Youakim Moubarac, Recherche sur la pensée chrétienne et l’Islam dans les temps modernes et à l’époque contemporaine, Publication de l’Université Libanaise, Beyrouth, 1977, p. 360.


« Chaque fois que M. Massignon passait au Caire, il ne manquait jamais de venir présider à la “Badaliya”. Il nourrissait nos âmes et nos cœurs de profondes et magnifiques méditations qui révélaient, non seulement une richesse théologique non commune, mais aussi une très profonde vie spirituelle. On ressentait son amour pour Dieu et pour tous les hommes. Des fois, il nous donnait l’impression d’une lumière prophétique : ses indignations comme celles d’un saint, contre les injustices de tout ordre ; ses dénonciations de fausses marches, etc. »

Giulio Basetti Sani, « Souvenirs de mon maître », Massignon, Edition de l’Herne, n° 13, 1970, pp. 215-219, à p. 219.


« Le sacerdoce, en particulier, avait disposé Massignon à accepter jusqu’au bout ses souffrances physiques et morales qui, pendant les dernières années de sa vie, iront en s’intensifiant. Il souffrit moralement d’avoir été suspecté d’hérésie, soit par la “ Badaliya”, soit par l’expression “les trois religions abrahamiques”, pour lesquelles il fut accusé au Saint-Office. Il souffrit de ne pas avoir été consulté sur les rapports entre Chrétiens et Musulmans, lui, qui pendant toute sa vie avait été à l’avant-garde du dialogue islamo-chrétien. Dans ce domaine aussi, Rome l’ignora. Il souffrit de se voir incompris par ses compatriotes sur le problème algérien, et sur celui de la Palestine, car la majeure partie des occidentaux sympathisait pour la cause sioniste, en méprisant les “Arabes”. Il souffrit du ridicule avec lequel le couvraient certains de ses collègues pour avoir été ordonné prêtre, lui, un homme marié ! De surcroît, la compassion et la souffrance de ses frères musulmans se mélangeaient à ses propres souffrances. »

Giulio Basetti Sani, Louis Massignon (1883-1962), Alinea, 1985, pp. 211-212


« L’autre personne qui, à Paris, et ensuite pendant toute ma vie, a influencé profondément mon approche de l’Islam, pour me permettre d’arriver aujourd’hui à mon interprétation du Coran, fut l’insigne orientaliste catholique, le professeur Louis Massignon. Le p. ‘Abd al-Jalil m’adressa à lui dès le début de mon séjour parisien.  Suivre ses cours, à l’École Pratique des Hautes Études de la Sorbonne, était très difficile pour moi. A l’époque il s’occupait des “kharidjites”, en nous exposant de manière exégétique la sourate XVIII du Coran qui parle des « sept saints dormants d’Ephèse » et qu’il appelait l’“apocalypse de l’Islam”. Pour pouvoir vraiment profiter de ses cours, il fallait avoir une préparation historique et linguistique que moi, je n’avais pas. Le style ainsi que le vocabulaire du professeur Massignon représentaient pour moi un obstacle presque insurmontable. Mais, malgré tout, je restai là à l’écouter, captivé par la fascination qu’il exerçait sur son auditoire (…) Je l’ai toujours considéré non seulement comme un grand érudit, mis aussi comme un saint. En écoutant sa parole, j’avais la sensation qu’elle venait de la profondeur d’une âme constamment en contact avec Dieu. »

Giulio Basetti Sani, Il Corano nella luce di Cristo, Ed. Nigrizia, 1972, pp. 11-12


« Au cours de nombreuses rencontres, mon maître vénéré, le professeur Massignon, m’avait invité avec insistance à méditer la signification expiatoire du miracle des stigmates de la Verne, pour le salut de l’Islam. Au Caire, en décembre 1951, il avait découvert, après quarante ans de recherches, un texte en arabe qui devait s’interpréter comme une allusion à la visite de Saint François au sultan d’Égypte à Damiette (en note : ce jour-là j’étais au Caire pour lui rendre visite à l’Institut d’Archéologie, et Massignon fut heureux de pouvoir partager avec moi sa découverte). »

Giulio Basetti Sani, Il Corano nella luce di Cristo, Ed. Nigrizia, 1972, p. 39


 

Bibliographie

Giulio Basetti Sani, Mohammed et Saint François, Commissariat de Terre-Sainte, Ottawa, 1959.

Giulio Basetti Sani, Per un dialogo cristiano-musulmano, Muhammad, Damietta e La Verna, Vita e pensiero, Milan, 1969.

Giulio Basetti Sani, « Souvenirs de mon maître », Massignon, Edition de l’Herne, n° 13, 1970, pp. 215-219.

Giulio Basetti Sani, Louis Massignon, orientalista cristiano, Vita e pensiero, Milan, 1971.

Giulio Basetti Sani, Il Corano nella luce di Cristo. Saggio per una reinterpretazione cristiana del libro sacro dell’Islam, Edizioni Nigrizia, Bologne, 1972.

Giulio Basetti Sani, Louis Massignon (1883-1962), Alinea, Florence, 1985.

Giulio Basetti Sani, Husayn Ibn Mansûr al-Hallâj martire mistico dell’Islam, Il Segno, Vérone, 1994.