Louis Massignon élabore une théologie de l’histoire et une géographie spirituelle, toutes deux ancrées dans sa foi chrétienne et dans ses travaux sur l’islam. On ne trouve pas chez lui de théorie globale sur ces sujets, mais une mystique du temps et de l’espace qui se distille par petites touches dans ses œuvres et s’incarne dans une pratique personnelle de dévotion aux saints et de pèlerinages. Il en découle une vision particulière de l’espace-temps constellé d’« intersignes » comme autant d’indices de l’action de la Providence dans le monde et dans sa vie ; une vision délibérément « synchronique » à la manière du Carl-Gustav Jung qu’il a fréquenté au Cercle Eranos à Ascona, en Suisse.

En premier lieu, il développe une vision eschatologique de l’histoire où le temps est tout entier orienté vers l’avènement du Jugement dernier. Sa conception de l’histoire est marquée par la vision chrétienne de la communion des saints et de la substitution mystique, enseignée par l’écrivain Joris-Karl Huysmans. Il conçoit le temps comme un tissu sphérique où la chaîne des événements dramatiques est tissée par les fils de trame des vies des abdâls, intercesseurs, saints « apotropéens » et compatients qui par leur souffrance expiatrice réalisent le dessein divin. Leur succession, selon une logique sacrée et transhistorique, écarte le mal comme autant de « paratonnerres spirituels », maintient la bonne marche du monde et le sauve de l’effondrement. Cette vision doloriste de l’histoire humaine donne une place remarquable aux femmes car « l’histoire n’est pas faite par la volonté des hommes, elle faite par la souffrance des femmes » (France Culture, 1958). Les compatients massignoniens sont souvent des compatientes, telles Marie, Fâtima, Marie des Vallées, Mélanie Calvat ou Violet Susman, ces « colombes poignardées »… 

Pour lui, le temps ne s’écoule pas comme une durée, comme un continuum orienté, de manière homogène et linéaire, vers la fin des temps ; c’est plutôt une constellation, « une voie lactée » d’instants. L’histoire résulte de multiples fiat (kun en arabe) successifs. Il s’inspire en cela de la conception musulmane du temps qui est une perception discontinue du temps, à l’écoute des surgissements de Dieu dans une histoire toujours réversible. Il explique ainsi le fait que les musulmans ne se servent pas des tables astronomiques pour fixer le début du Ramadan, mais attendent d’observer directement les mouvements de la lune, comme une attention particulière aux manifestations du divin dans l’histoire (« Le temps dans la pensée islamique », Parole donnée, pp. 319-326). 

De même, chaque « courbe de vie » personnelle est formée de « nœuds » décisifs où s’actualise « l’axe de personnalisation » de chacun, son chemin de subjectivation. La croissance intime de la personne laisse à voir la présence unifiante de Dieu à travers des moments-clés où le vœu secret personnel se réalise en un destin public en rencontrant les aspirations profondes de la société où il vit. C’est selon cette méthode intérioriste que Louis Massignon étudie la vie d’Hallâj, à la croisée entre un destin individuel et les aspirations collective du peuple à la Justice. 

« L’histoire humaine se présente comme une sorte de palimpseste spirituel qu’il importe de décrypter » (L’Yvonnet, 1992, p. 119).  Ces saints substitués forment autant d’amers disséminés, de points de constellations stellaires pour sa navigation spirituelle, à la manière des Nuages de Magellan qui guident les marins arabes et perses dans l’hémisphère austral. En effet, à titre individuel, Louis Massignon définit un calendrier personnel fait de l’entrecroisement des calendriers liturgiques chrétien, musulman ou juif, ainsi que des événements décisifs de sa vie. Les synchronicités calendaires sont les signes de l’action de Dieu dans sa vie toute entière orientée vers la sanctification. Par exemple, il ne choisit pas par hasard la date du 26 mars 1922 pour déposer le manuscrit de sa thèse sur Hallâj : c’est la date de sa décapitation, mille ans plus tôt, à Bagdad. De même, ses lettres commencent par la mention des saints ou de la fête du jour, annotation à partir de laquelle il interprète le sens des événements personnels ou collectifs ; ses correspondances sont de véritables médiations épistolaires où il traque le sens du plan divin dans sa vie. De plus, son emploi du temps quotidien est scandé par des pratiques religieuses intenses (messe privée, prière, jeûne…), comme les trois Angélus revisités à la lumière des trois prières d’Abraham : celle du matin pour les juifs (prière pour Isaac), celle du midi pour les musulmans (prière pour Ismaël) et celle du soir pour les homosexuels (prière pour Sodome). 

En second lieu, sa vision du temps est intimement corrélée à une conception de l’espace. Là encore, l’espace n’est pas unifié et homogène à l’instar du système euclidien, il est discontinu et constitué de myriades de points reliés entre eux, comme autant de carrefours entre l’humain et le divin ; l’espace massignonien est « fluide, dynamique et matriciel ». « Dans son système, le sacré et les figures saintes s’enracinent et se révèlent d’abord dans une spatialité. L’espace ne se pense que nodalisé autour de pôles d’intensité interconnectés et traçant une “géographie spirituelle du monde” » (Pénicaud, pp. 285-286). Pour lui, l’univers est parcouru par un « clignotement » permanent et transhistorique de points névralgiques qui « jalonnent les œuvres des hommes, et certaines cités, où, comme un théâtre surexhaussé, des témoins se sont dressés pour la Justice » (Parole donnée, p. 28).

Parmi ces points remarquables, formant « un atlas du monde invisible » (C. Jambet), se trouvent les grands sanctuaires religieux (Jérusalem, Rome, Éphèse mais aussi La Mecque et Bagdad, lieu du martyr d’Hallâj) ainsi que des lieux de dévotion plus personnels (Damiette lieu de l’ordalie de Saint François, mais aussi du vœu de Badaliya ; La Salette, sanctuaire d’apparition mariale cher à Huysmans ; le Madawaska en souvenir de son fils Yves ; les Sept Dormants de Vieux-Marché en Bretagne où il greffe sur un pardon breton, une rencontre islamo-chrétienne…). 

Louis Massignon a le sens de l’espace ; il y a, pour lui, une logique du lieu. Rappelons qu’il a d’abord été un topographe et a réalisé des relevés de terrain lors de ses différentes missions archéologiques. Comme le remarque Patrick Laude, une grande partie de ses études de sociologie musulmane mettent en avant l’occupation sociale et religieuse de l’espace, avec une attention particulière pour les waqf (biens de mainmorte), les cimetières et les tombes des saints, tout lieu où s’entremêlent sainteté individuelle et piété collective populaire. On peut citer : l’étude du château d’Al-Okheïdir (1909), la topographie médiévale de Bagdad (1911), deux articles sur les waqfs musulmans (1951), la Cité des morts du Caire (1958) et les explications des plans de Kufa et de Basra (respectivement 1935 et 1954) (Laude, p. 16 et ss). 

Cette attention à la spatialité se traduit chez Louis Massignon par d’incessants voyages autour du globe avec un tropisme avéré pour la Terre Sainte : « Il ne cessera de parcourir la Terre, toujours en alerte et à l’affût, comme un guetteur du surnaturel… » (L’Yvonnet, 1992, p. 122). Reliant ces points où s’inscrit le sacré, il multiplie les pèlerinages, allant 28 fois à Jérusalem, 5 fois à la Salette et à Domrémy….

C’est là que sa géographie spirituelle se distingue d’une géographie matérielle : « Dans la géographie matérielle, les espaces se touchent par leurs frontières, tandis que dans la géographie spirituelle, ils se touchent par leurs centres », note François l’Yvonnet (1999, p. 18). Son espace est donc polycentrique, il est aussi pluridimensionnel. Ses déplacements scientifiques ou diplomatiques sont à chaque fois l’occasion d’actes de dévotion personnelle, si bien que ses pérégrinations forment l’armature d’une vie unifiée, où le savant, le diplomate et l’homme de Dieu ne font plus qu’un dans le miroir de la grâce. Par exemple, à l’occasion d’une invitation à un séminaire d’études gandhiennes en lien avec l’UNESCO, à Delhi, en janvier 1953, il se recueille dans le jardin de Birla House, lieu de l’assassinat de Gandhi et participe à une commémoration officielle au crématorium où le corps de Gandhi a été incinéré. Il effectue aussi, en privé, un pèlerinage, à Méhrauli, sur la tombe d’un saint musulman, Qutb Bakhtiyâr, lieu où trois jours avant sa mort, Gandhi s’est rendu avec des femmes hindoues et musulmanes, signe de sa volonté de réconcilier les deux communautés déchirées par la partition de 1947 ; c’est ce geste du Mahatma en faveur des musulmans qui précipita son assassinat par un hindou fanatique.

Ainsi, sa géographie spirituelle n’est pas simplement une « petite topographie portative marquée du sceau des émotions, des deuils, des rites institués par l’habitude, tous ces lieux de mémoires, privés ou publics, que chacun porte en soi, comme autant de cadres spatio-temporels particuliers et contingents produits de la culture et de l’idiosyncrasie » (L’Yvonnet, 1999, p. 15). La conception massignonienne de l’espace — comme celle du temps — est systémique et ne peut pas seulement être réduite à l’échelle personnelle ; elle est à la mesure de l’économie du Salut dans l’histoire et sur le monde.



Citations : 

« On a pu considérer l’histoire totale de l’humanité jusqu’au Jugement comme un tissu sphérique, dont la chaîne spatiale tridimensionnelle de “situations dramatiques”, inconsciemment souffertes par la masse, est traversée, “armée” par une trame : celle que la navette irréversible des instants tisse avec les courbes de vie originale d’âmes royales compatientes ou réparatrices, illustres ou cachées, qui “réalisent” le dessein divin. »

La Passion de Hallâj, t. I, 1975 et 2010, p. 30 (texte écrit le 31 octobre 1962, le jour de sa mort)


« Je pense qu’il existe une certaine “courbure” du temps et que la fin des civilisations les ramènera à leur origine (de même que l’espace einsteinien a une “courbure”) et que cette courbure du temps, c’est la finalité même. Je pense que les problèmes du début de l’humanité sont ceux qui se poseront à la fin, spécialement celui du caractère sacré du droit d’asile et celui du respect de l’étranger. »

« L’Occident devant l’Orient » (1952), Écrits Mémorables, t. I, p. 68


« Le temps historique d’Hallaj, était une progression de pulsations de la grâce, oscillante mais montante, une accumulation de témoins se succédant, apotropéens ; dont le témoignage récapitulatif devient en lui une clameur de justice au nom des opprimés ; préparant l’actualisation finale du Jugement dernier. Selon lui, cette continuité transhistorique des saints substitués, de ces êtres de compassion et de douleur, donne l’explication divine des crises de souffrance collective subies par la masse des malheureux ; ce sont des « crises de parturition » qu’ils assument ; ce n’est que par la souffrance mortelle de l’épreuve désirée que le Témoin de l’Instant rejoint le Témoin de l’Eternel. » 

« Le martyr de Hallâj à Bagdad », Écrits Mémorables, t. I, p. 413 


« J’essayai […] de dresser […] une espèce de mémento chronologique, me permettant d’entrevoir, à travers l’enchaînement des grâces reçues, des infidélités commises, des engagements pris, l’orientation de ma vie, “l’allusion divine” »

Notes sur ma conversion  


« Il y a sur la surface terrestre, des points privilégiés, pour y élever la voix de la prière, la voix haute. Ces points ne sont pas des sites attirants pour les yeux : dans la nature, ils jalonnent les œuvres des hommes, et certaines cités, où, comme sur un théâtre surexhaussé, des témoins se sont dressés pour la Justice ; dont les voix nous ont touchés. Ils forment des constellations topographiques d’avertissements prophétiques dont Louis Massignon vient écouter l’intercession dans sa vie. »

Vincent-Mansour Monteil, « Entretiens », Parole donnée, p. 28



Articles de Louis Massignon :

Ecrits Mémorables, Tome I et II, 2009
– Le pèlerinage (EMI, p.5)
– La foi aux dimensions du monde (EMI, p.13)
– Notre – Dame de La Salette (EMI, p.156)
– Le front chrétien (EMII, p.27)
– Le mirage byzantin dans le miroir bagdadien d’il y a mille ans (EMII, p.153)
– En Islam, jardins et mosquées (EMII, p.418).
– La Cité des morts au Caire (à l’imân Shâfi’î) (EMII, p.441)
– Le symbolisme médiéval de la destinée de Bagdad (EMII, p.452)
– La Rawda de Médine, cadre de la méditation musulmane sur la destinée du prophète (EMII, p.454)
– Labbeville, sa vie paroissiale de la ferme abbatiale du Bec à la dernière lettre d’Altamura (EMII, p.482)
– Les nuages de Magellan (EMII, p.514)
– Méditation d’un passant aux bois sacrés d’Isé (EMII, p.770)

Bibliographie : 

Patrick Laude, Louis Massignon intérieur, L’Âge d’homme, 2001, « Espace spirituel et vocation axiale », pp.13-64

François L’Yvonnet, « Les lieux de l’esprit, « la géographie spirituelle de Louis Massignon », Louis Massignon et le Maroc. Une parole donnée, Casablanca, Fondation du Roi Abdul-Aziz al Saoud pour les Etudes Islamiques et les Sciences Humaines, 2008, pp.135-146

François L’Yvonnet, « La géographie spirituelle de Louis Massignon », BAALM, n°9, 1999, pp.15-27

François L’Yvonnet, « Une histoire épiphanique », Louis Massignon. Mystique en dialogue, Question de n°90, pp.113-125, Albin Michel, 1992

Manoël Pénicaud, Louis Massignon, le « catholique musulman », Bayard, 2020, « Une mystique du temps et de l’espace », pp.282-287

BM