Seconde Guerre Mondiale

Quelle a été l’attitude de Louis Massignon pendant la Seconde Guerre mondiale ? Christian Destremeau et Jean Moncelon, s’interrogent sur le « silence de Massignon » : « Il y a malgré tout un silence de Massignon (…) qui n’est pas sans soulever un certain nombre de questions, d’autant que Massignon n’avait jamais hésité, avant-guerre, quand il fallait ‟s’engager”. ».Les sources manquent. Les correspondances sont alors quasi absentes du fait de l’éloignement des correspondants. Ainsi, Jacques Maritain est alors aux USA ; ils n’échangent aucune lettre du 16 septembre 1939 au 21 novembre 1944. Une certaine censure sévit aussi ; une lettre de Paul Claudel du 27 janvier 1941 en témoigne : c’est une simple carte préremplie avec une liste de mots à cocher et destinée strictement aux échanges familiaux. Les seuls témoignages directs sur cette période sont ceux de son fils cadet, Daniel Massignon

Septembre 1939-juillet 1940 : de la mobilisation à l’acte de « résistance » à Dax

Promu capitaine durant la Première Guerre mondiale pour asseoir son rôle face au colonel T. E. Lawrence dans les rapports avec l’émir Faysal, Louis Massignon a atteint la limite d’âge pour être mobilisé dans ce grade quand survient le second conflit mondial ; il a alors 56 ans. Il insiste, cependant, pour prendre part au conflit par patriotisme. C’est donc en tant que chef de bataillon de l’infanterie coloniale qu’il est mobilisé le 1er octobre 1939. Il porte dès lors l’uniforme jusqu’en juin 1940. Il rejoint l’état-major des armées, section outre-mer, fonction à laquelle s’ajoute une mission d’expert auprès du Commissaire à l’information qui n’est autre que le dramaturge, Jean Giraudoux, qu’il avait connu pendant son service militaire, en 1902-1903.  C’est à ce titre qu’il accompagne le général Weygand en Orient afin de négocier la neutralité de la Turquie, ce qui conduit aux accords Weygand-Tchakmak. Durant ce voyage, de Noël 1939 au 23 février 1940, il se rend aussi en Egypte, en Syrie et au Liban et, toujours en uniforme, donne de nombreuses conférences. 

Après l’offensive-éclair de l’armée allemande, le 10 mai 1940, c’est la débâcle : le Secrétariat à l’outre-mer quitte Paris dans la plus grande confusion. Louis Massignon souhaite rejoindre Bordeaux où il a trouvé un bateau pour l’Algérie, mais Weygand refuse son départ (21 juin) car l’Armistice est imminent (22 juin). C’est là qu’intervient son « seule acte de résistance nationale » : « Une avance des troupes allemandes, non prévue par l’armistice, le surprend, seul officier, pendant la nuit du 27 au 28 (juin), dans le dépôt dont les responsables s’étaient enfuis sans le prévenir. Sommé de donner l’adresse des maisons closes locales qu’il ignore, il se fait rabrouer (“C’est pourtant votre devoir d’officier de protéger les femmes de votre ville !”). Il refuse de “rendre les clés” de la ville [de Dax] et part à pied en traînant ses valises. »  comme le rapporte Vincent Monteil dans le Linceul de feu. 

Le refus immédiat de Vichy

Démobilisé le 11 juillet 1940, Louis Massignon gagne Clermont-Ferrand, le 13 juillet. De là, il se rend deux fois à Vichy, les 18 et 26 juillet, afin de jauger le nouveau pouvoir : sa condamnation est immédiate et sans appel. 

Son fils, Daniel Massignon, a rapporté son témoignage direct dans un article du BAALM 3  « Louis Massignon et la guerre de 1939-1945, 1ère partie », paru en 1995.  Après avoir vainement essayé de gagner l’Angleterre, et y ayant  finalement renoncé après le bombardement de la flotte française à Mers-el-Kébir début juillet, il retrouve son père à Vichy et témoigne de sa conversation avec lui, lors d’un dîner : « Il venait d’avoir le matin même connaissance de certaines clauses imposées par l’Allemagne pour l’armistice (…). Pétain s’était engagé à livrer à l’Allemagne tous les réfugiés politiques venus d’Allemagne et d’Espagne, y compris les Allemands qui servaient dans la Légion étrangère », et ce, au mépris du droit d’asile si cher à son cœur. 

La défaite se double du déshonneur. À la fin du dîner, il sort de table en disant : « Il n’y a rien à faire avec ce gouvernement-là, je rentre à Paris faire mon devoir d’État, qui est mon métier de professeur. » . 

Il est de retour dans la capitale le 28 juillet, puisqu’il lui est impossible de replier sur sa résidence secondaire de La Ville-Lévêque, en Bretagne, car les occupants y ont installé la Kommandantur. Les soldats allemands s’amusent d’ailleurs à prendre pour cible les statues de Pierre Roche restées dans son atelier pordicais. 

L’esprit de résistance

Louis Massignon ne fut pas résistant mais habité par un esprit de résistance; il a posé quelques actes sur lesquels il reste discret, vu les circonstances. Christian Destremeau et Jean Moncelon décrivent, chez lui, une attitude de « résignation » et d’« indifférence » pendant la Seconde Guerre mondiale..
Pourtant, un témoin direct, le professeur Maurice Halbwachs qui l’a sollicité lors de sa campagne pour le Collège de France, le 25 juillet 1942, le trouve « très résistant, très pro-anglais » et ajoute : « Je l’ai trouvé, un jour, bouleversé, parce qu’il venait de voir une juive (étudiante) dont le mari avait été arrêté par les Allemands » (Halbwachs, p. 206). Il ne fait donc pas mystère de ses convictions. 

Daniel Massignon rapporte encore dan son article de 1995  que son père « Massignon a compris très tôt le danger du nazisme, dont il a été averti par un ami de longue date, l’orientaliste Karl Becker », ministre allemand de l’Education nationale dans les années 1920.
Dès 1935-1936, il reçoit et aide, via un collectif d’amis (Maritain, Claudel, Mauriac entre autres), « des intellectuels et animateurs de mouvements de jeunesse catholique, fuyant les camps de concentration nazis (…) Puis ce fut la vague des juifs dont la persécution commençait. Il a réussi à en faire passer en Palestine quelques-uns (par exemple la famille Popot), par le bais d’un accord franco-britannique peu connu qui donnait un modique quota annuel d’émigration à la France », selon l’article de Daniel Massignon, paru dans le BAAL 20 en 2007. 

Petite anecdote : ayant reçu 50 kilos de dattes avant-guerre, il en donnait, faute de mieux, à ses visiteurs. Daniel Massignon raconte en avoir vu les manger dans le métro au sortir de leur visite au 21 de la rue Monsieur ; vu leur paquetage, leur provenance ne laissait aucun doute. Plus fondamentalement, dans une lettre à Claudel du 3 janvier 1944, l’islamologue condamne clairement « les diaboliques agissements de l’Exterminateur acculé ». 

Ensuite, comme on l’a vu, Louis Massignon a tout suite pris ses distances avec le régime de Vichy, ce qui n’a pas été sans conséquences. Toujours selon son fils, dans son article du BAALM 20 de 2007, « le Ministère de l’Education nationale de Vichy s’était arrangé pour faire bloquer le versement de son traitement de Professeur au Collège de France. Pour rétablir ce traitement, on exigeait de lui un serment au Maréchal, qu’il a refusé en le disant publiquement en séance du conseil du Collège de France ».

Antoine Compagnon récuse ce point faute d’archive à l’appui et parce que la chaire qu’occupe Louis Massignon au Collège de France n’est pas financée par l’Education nationale mais par le Gouvernement général de l’Algérie, la Résidence générale de Tunisie, celle du Maroc, et le Gouvernement de l’AOF. Après examen des archives du Collège de France, l’historien conclut qu’il n’y a dans l’attitude de Louis Massignon « pas d’indice de la moindre collaboration ». Seul ombre au tableau, il a voté pour Louis Lavelle, philosophe bergsonien et un haut fonctionnaire vichyste, à la Chaire de Philosophie, mais « il ne fut pas le seul à le soutenir, et la cooptation de Lavelle entrait dans un calcul tactique pour que Vichy laisse procéder le Collège à des élections. »

Autre point à examiner : Louis Massignon rédige une note du 25 mars 1942 à la demande du Commissariat aux Questions juives concernant « les signes d’appartenance à la religion musulmane », demande motivée par le souhait d’identifier les musulmans d’origine juive et les juifs d’Afrique du Nord. Là encore, l’islamologue ne peut être accusé de collusion avec la politique antijuive de Vichy : il fait une réponse sur le plan strictement historique et conseille de s’adresser à Si Kaddour Ben Ghabrit, recteur de la mosquée de Paris. C’est ce que rapportent Christian Destremeau et Jean Moncelon qui ont consulté cette note au Centre de documentation juive contemporaine, à Paris, ainsi que Jean Laloum.

Enfin, Louis Massignon est proche de certains milieux résistants de la capitale. Son fils, Daniel, rapporte  en 2007: « Dès la fin de 1940, il cherche à tirer d’affaire des groupes français arrêtés par les Allemands. Je me souviens ainsi d’un petit groupe du Quai d’Orsay (dont certains furent relâché), du groupe plus important du « Bon Conseil « qui me touchait de près (…) puis du groupe du Musée de l’homme. Il agissait discrètement avec des amis qu’il connaissait, soit des Vichyssois, soit des Allemands antinazis. Mais non sans risques… ». 

Il intervient aussi en faveur d’intellectuels juifs, comme Georges Vajda en mobilisant des contacts personnels ou officiels, comme l’explique Dominique Bourel dans Louis Massignon et le dialogue des cultures. Son fils raconte aussi dans son article de 2007 aussi que son père avait des filières pour passer en zone Sud et qu’il a ainsi aidé des membres du Foyer Judéo-catholique.

Louis Massignon est proche du réseau du Musée de l’Homme par son étudiante, Germaine Tillion, déportée à Ravensbrück en 1943 et de Combat par l’entremise de Claude Bourdet, fils de son amie Catherine Pozzi. Mais dans le collimateur des occupants, il n’y prendra par une part active. En effet, dès 1941, selon Daniel Massignon, la Gestapo descend au 21 rue Monsieur où elle manque de l’embarquer car il détient l’édition originale en allemand de Mein Kampf, œuvre interdite pendant l’occupation aux Français qui n’avaient droit qu’à la version français, expurgée des passages concernant le sort très défavorable promis par Hitler à la France en cas de défaite. Se sachant surveillé, il charge sa femme de cacher les archives et le fichier des membres du groupe du Foyer Judéo-catholique dont il a été vice-président avant-guerre. Elle l’enterre au pied d’un arbre en Bretagne.

Dans Paris occupé, l’esprit de compassion

En restant exposé au danger, au froid et à la faim dans Paris occupé, alors qu’il aurait pu partir à l’étranger, comme certains de ses amis, Louis Massignon n’a-t-il pas tout simplement accepté de souffrir avec le peuple de France et donc fait preuve de compassion active ? C’est ce qu’il exprime dans une lettre à Mary Kahîl datée du 10 novembre 1944, citée par Jacques Keryell, dans Louis Massignon. L’Hospitalité sacrée : « Car, c’est bien dans la mort que petit à petit cette épouvantable épreuve divine m’a fait entrer avec mon malheureux pays, et si j’ai souffert dans tous ceux qui ont été tués, violés, souillés, estropiés, mutilés par la bestialité sans nom, d’êtres qui avaient reçu pour la plupart, le Baptême chrétien – suprême horreur ! –, si je souffre dans tant d’amis encore déportés, prisonniers plus ou moins désespérés et de tant de compatriotes que l’occupation ennemie a intoxiqués au point d’en faire d’horribles tortionnaires à qui s’applique maintenant la loi du talion païen… » .

Il a toujours refusé les passe-droits et les combines, comme par exemple d’avoir recours au marché noir. Si bien que pour tenter de nourrir la famille, sa femme, Marcelle Massignon, à ses risques et péril, a ramené sur son dos des sacs de patates prélevés dans leurs champs en Bretagne (la ferme de la Ville-Lévêque, elle, n’est pas occupée). 

Pendant la guerre, Louis Massignon est marqué par des drames familiaux.  Affaibli par le manque de nourriture, son fils, Daniel, contracte la tuberculose et manque d’y passer tandis que sa sœur, Geneviève, très éprouvée, est hospitalisée à l’hôpital Laennec, en 1943. Dans la même lettre, il confie à son amie cairote : « En plus de la maladie provenant des privations de toute espèce qui a fait rage (…), le fils qui nous restait a été malade pendant deux ans, puis sa sœur qui s’évanouissait (…) ». Après la longue maladie et la mort de son ainé, Yves, en 1935, lui aussi de la tuberculose, c’était tout simplement intolérable.

Bérengère Massignon, docteure de l’EPHE

Sources :

Lettre de Daniel Massignon à André Chouraqui, Bulletin de l’Association des Amis de Louis Massignon (BAALM), n°20, 2007, pp.133-138

Daniel Massignon, « Louis Massignon et la guerre de 1939-1945, 1ère partie », BAALM, n°3, 1995, pp. 26-36

Maurice Halbwachs, « Ma campagne au Collège de France », Revue d’histoire des sciences humaines, 1999/1, pp. 189-229

Bibliographie : 

Dominique Bourel, « Massignon face à Israël », in Mystique en dialogue, Question de, n°90, 1992, p.67-75 ; Louis Massignon et le dialogue des cultures, 1996, pp. 293-305

Antoine Compagnon,  rapport dactylographié, inédit

Christian Destremeau, Jean Moncelon, Massignon, Plon, 1994, chapitre 13 « Les années de guerre », pp. 259-272

Jacques Keryell, Louis Massignon. L’Hospitalité sacrée, Edition de la Nouvelle Cité, 1987, pp.216-217. 

Jean Laloum, « L’appartenance religieuse à l’épreuve des idéologies du IIIe Reich et de Vichy » in Jean Baubérot, Philippe Portier, Jean-Paul Willaime (dir.), La sécularisation en question. Religion et laïcité au prisme des sciences sociales, Paris, Classiques Garnier, 2019, pp. 453-471. Cette étude est fondée sur les archives du Commissariat général aux questions juives.

Vincent Monteil, Le Linceul de feu, Vegapress, 1987, p.21

Manoël Pénicaud, Louis Massignon, le « catholique musulman », Bayard, 2020

Claude Singer, Vichy, l’université et les juifs, Paris, Les Belles Lettres, 1992