A travers ses engagements, Louis Massignon lie inextricablement spiritualité et politique, autant au niveau des moyens utilisés que de sa lecture des conflits. 

Dans une optique inspirée par Gandhi, il privilégie les « moyens pauvres » comme le jeûne, la prière, l’aumône, le témoignage (chahada) et le pèlerinage. Ainsi, en pleine guerre de décolonisation, le pèlerinage islamo-chrétien des Sept Dormants, instauré à Vieux Marché (Côtes d’Armor) en 1954, vise à « une paix sereine en Algérie ». 

Les thèmes de l’hospitalité sacrée et de la Parole donnée sont le socle de ses différents combats en faveur des réfugiés palestiniens, des juifs de l’Exodus, des immigrés nord-africains qu’il alphabétise en banlieue parisienne, au sein de l’ANARF (l’Amicale des Nord-Africains résidant en France, fondée en 1948), des détenus maghrébins – politiques ou de droit commun – qu’il visite à la prison de Fresnes à partir de 1953 ou encore des peuples musulmans colonisés dont il n’aura de cesse de défendre l’égale dignité et l’intégrité.
Pour lui, par ses excès, la colonisation – synonyme d’annexionnisme – a violé les lois de l’hospitalité, générant son opposé : l’hostilité.

C’est donc une vision métapolitique qui l’amène à se mobiliser à travers de nombreuses associations comme le Comité chrétien d’entente France-Islam (cofondé avec André de Peretti et Jean Scelles en 1947 et dont fait partie Emmanuel Mounier), le Comité France Maghreb (créé en 1953, présidé par François Mauriac et dont les premiers adhérents sont Edgard Faure, Robert Schuman, François Mitterrand, André Malraux, Robert Barrat, André de Peretti, Albert Camus… ) ou le Comité pour l’amnistie aux condamnés politiques d’outre-mer. Il y associe la Badaliya et les Amis de Gandhi.  

Dans le conflit israélo-palestinien, où il a été accusé à tort d’antisémitisme, il passe d’une attitude pro-sioniste dans les années vingt à une dénonciation sans détour de la colonisation techniciste israélienne au détriment des Palestiniens chrétiens et musulmans.
Il croit fermement au droit au retour des juifs en Israël, dans une logique biblique d’espérance propre au judaïsme. Mais, dans sa conception théologique de l’histoire, la Palestine devrait être « la tunique sans couture de la réconciliation mondiale ». Il plaide donc constamment pour une internationalisation des lieux saints; contre la partition de cette terre trois fois sainte,  il défend un projet binational aux côtés d’amis juifs « sionistes gandhistes » comme Judah Magnes et Martin Buber. 

Pendant la guerre froide, sa critique de la technique et de l’argent-roi au nom de la primauté du spirituel, le tient à distance des deux blocs, capitaliste et communiste. 


Citations : 

« Le témoignage implique forcément un élan, une décision… pour une revendication de justice. J’avoue que c’est la chose qui m’a saisi de plus en plus à la fin de ma vie, et encore une fois, je sens que c’est ma vocation […], c’est que je crois qu’il n’y a rien de supérieur dans l’amour à la passion de la justice. Je crois que la justice est la perfection de l’amour. » 

« Le vœu et le destin » (1956), Ecrits Mémorables, I , pp. 18-31
 


« Ne pas abriter simplement dans ma vie de famille mon activité scientifique et sociale, plus ou moins périssable ; mais rester à la disposition, au front jusqu’au bout comme je l’avais juré à Foucauld, c’est-à-dire donner davantage aux âmes musulmanes, faire converger mes sujets de cours avec ma prière pour elles, aller chaque année, à tout prix, dans leur pays, offrir de plus en plus ma vie pour elles. »

L’hospitalité sacrée, Nouvelle Cité, 1987, p. 61


« Le spirituel se laisse trop souvent domestiquer par la raison d’État ; ce qui est une honte pour la pensée, et un reniement de la Justice »

Opera Minora, III, 1963, p.575


La Terre sainte « ne devrait pas être un objet de partage entre privilégiés, mais la tunique sans couture de la réconciliation mondiale, un lieu d’intime mélange entre tous. » 

« La Palestine et la paix dans la justice » (1948) Ecrits Mémorables, I , p. 736                                             


« Ce retour des Hébreux en Terre sainte indique de façon très nette que la paix dans le monde dépend d’Israël et comme l’avait dit profondément un véritable prophète, Léon Bloy, “le salut du monde dépend des Juifs”, il n’y a pas de doute. »

« La Palestine et la paix dans la justice » (1948), Ecrits Mémorables, I , p. 728


« Nous bénéficions du droit d’hospitalité que l’Islam place au-dessus du devoir de la juste guerre. Mais nous avons déchiré notre parole, ce qui nous livre à l’Ange exterminateur du terrorisme. »

« La “renaissance arabe” et notre avenir nord-africain » (1954), Ecrits Mémorables, I , p. 655


« C’est seulement dans la mesure où l’on accorde l’hospitalité à l’autre (au lieu de le « coloniser »), où l’on partage avec lui le même travail, la même peine, le même pain, dans l’honneur du compagnonnage, que l’on prend conscience de la parole de Vérité qui unit socialement. » 

Opera Minora III, pp. 608-609                        


« L’aumône de soi qui n’est pas une chimère du sentiment subjectif, ni un mythe ennoblissant pour l’esthète (mais) profession d’honneur chez l’homme. Car c’est le Pauvre des Pauvres, l’Expatrié par excellence, Dieu, qu’elle nous fait accueillir, caché, « substitué », dans le plus désarmé de nos hôtes étrangers, ici en France, les travailleurs musulmans nord-africains »

Badaliya, Au nom de l’autre (1947-1962), Le Cerf, 2011, Lettre XV, p.313


« Le reflux de la décolonisation charrie encore trop de haines impures, inassouvies, des deux côtés. Pourquoi ? Parce que, le fait du sadisme des tortionnaires l’atteste, nos sociétés laïcisées se trouvent face à face avec le péché de sacrilège, l’abus de l’Hospitalité sacrée, que ce soit sur le corps de jeunes gens, ou sur l’âme soumise à l’esclavage des inquisitions. Sacrilège, doublement, parce que l’on torture des fils d’Abraham, des circoncis, qu’ils soient musulmans ou juifs, on viole le pacte d’Abraham avec Dieu. »

Badaliya, Au nom de l’autre (1947-1962), Le Cerf, 2011, p.289


« La colonisation est exactement la dégradation, la dépravation impudique du pèlerinage : on vide la mine, on épuise la plantation, on épuise le sol nourricier, la terre matricielle ; et par une dérision affreuse, l’hôte indigène est traité en forçat (…) alors qu’aux étapes du pèlerinage l’hôte étranger nous convie au repas, à l’agapè de l’amitié divine où reposer notre fatigue dans la Paix de Dieu, se substituant à nous comme un frère. Et comme Dieu puisque nous croyons à l’Incarnation. »

« Le pèlerinage » (1949), Ecrits Mémorables, I , pp.10-11


« Entre deux blocs inhumains ; à force de volonté de puissance, le capitalisme synarchique atlantique, qui nationalise au profit d’une oligarchie le travail manuel et même la recherche scientifique, et le communisme soviétique, qui planifie l’une et l’autre, il subsiste encore, chez les musulmans, un climat mental différent : qui condamne l’idolâtrie du dollar (thalet ou chèque), comme celle de l’outil (faucille ou marteau). »

« La “renaissance arabe” et notre avenir nord-africain » (1954), Ecrits Mémorables, I , p. 652



Bibliographie : 

Louis Massignon, Ecrits mémorables, sous la direction de Christian Jambet, avec F. Angelier, F. L’Yvonnet et Souâd Ayada (2 vol.), éd Bouquins Laffont, 2009. Partie IV (tome I) “Louis Massignon politique, le savant et le mystique”.

Dominique Bourel, « Louis Massignon face à Israël », Louis Massignon et le dialogue des cultures, 1996, pp. 293-306

BM